Trois et demi avec balcon

Mado! Ouvre, s’il te plaît. Mado! Mado! Le désespoir du vieil homme n’intéressait personne. À coups de poing, malgré la douleur qu’il infligeait à son arthrite, Raoul persistait et frappait encore et encore à la porte de l’appartement 912.

Un peu plus tôt, au dernier étage des Célestes Résidences, ses voisins de palier l’avaient bousculé au passage. On ne badinait pas avec l’horaire des repas et lui s’était trouvé sur leur chemin. Bien après le déferlement de la horde d’affamés, ses appels répétés continuèrent de s’évanouir plutôt que de retentir à la grandeur du corridor.

En bas, dans la salle communautaire, les ustensiles cliquetaient dans les assiettes. Les conversations prenaient de l’ampleur comme des mèches allumées les unes après les autres, produisant un assortiment varié de traînées de poudre sonores. L’absence de deux des leurs passa complètement inaperçue.

*

Madeleine avait hérité de la maison de pierres et des deux terres. Elle avait entrepris les démarches nécessaires sans tarder. Trouver un acheteur sérieux avait exigé un peu plus de trois années. À présent, son compte en banque indiquait une somme qu’elle possédait pour la première fois de sa vie. Madeleine avait enfin les moyens de quitter ce coin perdu, de s’en aller ailleurs et pour toujours.

Elle avait eu le temps d’y réfléchir. Son idée était bien arrêtée. Elle emménagerait bientôt dans un bel appartement, au numéro 912 des Célestes Résidences. Presque neuf. Planté aux limites de la ville. Son rêve était sur le point de devenir réalité.

C’est là qu’elle souhaitait célébrer son soixante-dixième anniversaire. Elle avait appris à utiliser Skype. Elle se voyait déjà présenter son logis, tablette électronique en main, à ses fils qui avaient pris leurs distances. Par sa faute. Madeleine les avait encouragés, les avait poussés presque de force à tenter leur chance loin de la maison, et pourquoi pas, dans d’autres pays. L’ère de la mondialisation dont on parle constamment aux nouvelles est la vôtre. Ce serait bête de ne pas en profiter. Son acharnement avait porté fruit. Bientôt, Prince-Rupert, Aberdeen et Shanghai convergeraient en un point: son nouveau chez-soi. Madeleine se promettait de savourer chaque minute de leur rencontre familiale virtuelle.

Dans moins d’une semaine, l’appartement allait être entièrement redécoré. Ce trois et demi avec balcon donnait sur une rue ordinaire. Pour aller rejoindre l’action du centre-ville, une vingtaine de minutes de marche modérée suffirait. Elle aimait que l’éclairage naturel ait le loisir de pénétrer dans chacune des pièces. De l’endroit où elle se tenait, elle n’avait qu’à relever son regard. Le paysage s’ouvrait sur un boisé de faux-trembles magnifiques.

Madeleine eut envie de les voir s’agiter dans le vent doux d’été. Elle franchit la porte-fenêtre en attendant que l’on s’amène avec le bail à signer. Une vague odeur de café flottait dans l’air. Un Tim Hortons avait poussé dans les environs depuis sa première visite des lieux. Ce qui taquinait ses narines ne venait pas près de ressembler à l’arôme de son espresso matinal, délice auquel son benjamin l’avait initiée. Madeleine en aurait bien dégusté un deuxième, histoire d’occuper son impatience. Une brise fit frissonner le feuillage des peupliers.

Le bruissement lui était familier. Il la transporta à des kilomètres, dans ce passé impossible à oublier, sur la véranda où elle se berçait en soirée, beau temps mauvais temps. Son refuge. Là, Madeleine tentait d’effacer les désagréments vécus dans la journée. Elle refaisait le plein d’oxygène neuf, racontait-elle à ses garçons, pour éviter de les inquiéter. Tout son être, autant que son esprit, avait besoin de ces instants de répit. Elle n’y pouvait rien. La roue tournait inlassablement et elle se trouvait coincée dans l’engrenage.

Brusquement, elle dut s’agripper à la balustrade, comme traversée par un courant électrique. Un sombre pressentiment s’amusait à la tourmenter ces derniers jours. Encore une fois, elle s’obligea à le chasser au plus vite. Madeleine respira un bon coup, retrouva son équilibre et redonna de la chaleur à ses mains en les frottant le long de son corps. Qu’un peu de trac, croyait-elle. Normal, lorsque l’on se remet au monde. Pour se changer les idées, elle refit le tour de chacune des pièces, les imaginant garnies de l’ameublement qu’elle avait commandé.

*

Un voisin d’étage, sans le laisser paraître, tenait à l’œil la nouvelle arrivante. Une veuve à son goût, encore bien droite. Il avait repéré les autres âmes solitaires susceptibles de lui damer le pion. Raoul estima que le temps des présentations était venu et que, sans se vanter, ses chances supplantaient celles de ses adversaires.

Au début, les moments passés en sa compagnie divertissaient Madeleine. À l’opposé de son mari, qui préférait donner la parole à ses yeux pénétrants pour se faire comprendre, Raoul l’initiait aux mots, à ceux capables de danser ensemble. Elle découvrait le plaisir d’écouter, et même de réciter de la poésie. Tous deux, par la suite, échangeaient sur la résonance des œuvres explorées.

Ce qu’elle appelait sa liberté retrouvée semblait l’avoir débarrassée de ses sursauts d’anxiété. Elle s’était fait la promesse d’abuser de ce remède, qu’elle s’était prescrit sans l’aide de quiconque.

Madeleine restait parfois au lit des heures durant. Si l’envie lui en prenait, elle s’adonnait au dessin, à la peinture, toute la journée. Elle pouvait choisir de lire jusque tard dans la nuit. Elle songeait même à cesser pour de bon la pratique des rites religieux. Pour le peu de bien qu’elle avait pu en retirer…

Un après-midi, Raoul s’amena, un cadeau à la main. L’emballage avait exigé un soin particulier. Madeleine se sentit mal. Elle ne voulait pas de ce colis piégé, qui risquait de tout chambouler. Madeleine tenta bien de le refuser, démontrant presque de l’animosité, espérant qu’il le reprendrait et ne recommencerait plus. Raoul crut plutôt à une pudeur exagérée et insista malgré ses réticences. Désemparée, Madeleine fit vite, ravala sa colère, mais arracha tout de même le papier texturé sans ménagement.

Des chocolats. Prise d’un haut-le-cœur, qu’elle s’efforça de dissimuler, elle s’empressa de les déposer plus loin, hors de sa vue. En toute naïveté, Raoul en rajouta. Madeleine, dans sa bouche, se transforma en Mado. Une gifle aurait fait moins mal. Il venait de tout gâcher.

Les ponts, Madeleine les coupa sans un mot d’explication. Raoul, sous le choc, s’en voulut. Mais, de quoi au juste? Il avait beau ressasser les événements de sa dernière visite, cela ne lui offrait pas même un début d’indice.

*

Un bon matin, sur Internet, Madeleine dénicha une recette de houmous. Perdre des heures à naviguer sur la toile l’aidait à mettre de côté ce qui aurait pu devenir une amitié entre voisins fervents de lyrisme. Tout simplement. Sans plus.

Pois chiches, tahini… bien. Pas besoin de se rendre à l’épicerie. En ce vendredi sans viande, ce mets serait parfait. Madeleine surveillait son alimentation et s’approchait du végétarisme avec un naturel qui l’étonnait. Un rapide coup d’œil aux menus de la cantine l’avait convaincue que, parfois, elle pouvait passer son tour et manger mieux, quitte à manger seule.

Juchée sur un tabouret, Madeleine s’étira. Elle se retrouva sur la pointe des pieds afin de mettre la main sur la conserve de légumineuses, poussée un peu loin dans l’armoire du haut. Brusquement, un craquement la déstabilisa à un point tel que Madeleine s’échoua de tout son long, sa tête frappant le sol dans un toc sourd.

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Que faisait-elle par terre? Ses yeux, à la recherche d’une réponse, tombèrent sur les débris de bois. Paniquer ne lui serait d’aucun secours. La recette de houmous. Elle était sur le point de la préparer même si son robot culinaire était encore rangé dans le garde-manger. Elle se rappela que le cumin, au parfum très particulier, servirait d’assaisonnement. Sa respiration redevint régulière.

D’abord, elle devrait se mettre à quatre pattes avant de s’accrocher au rebord du comptoir pour se hisser. Bon plan. Mais rien ne pressait. À son insu, Madeleine s’évanouit à nouveau.

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Du poste de radio s’imposait René Homier Roy. Madeleine avait l’habitude de syntoniser une autre station à cette heure. Un quelque chose de désagréable dans la manière de parler de l’animateur lui rappelait l’ancien patron de son mari. Intarissable. Incapable d’écouter en retour. Préoccupé uniquement par le son produit par ses cordes vocales, ponctué de notes aiguës par moment. La mémoire de Madeleine n’était jamais parvenue à effacer cette intonation depuis le jour où ce dirigeant lui avait relaté les circonstances de l’accident. Chaque fois qu’elle entendait le vieil animateur, les phrases, qu’il récitait à la chaîne, ressurgissaient. Privées d’émotion. Un bruit irritant, évacué par une bouche dissimulée derrière une sale moustache hirsute. Il avait fourni les moindres détails avec froideur. Cet homme avait produit un rapport oral. Les images de suffocation de son amoureux, prisonnier de la cage d’ascenseur, avaient pris forme. Des photos n’auraient pu ajouter à l’horreur. La conclusion n’avait causé aucune surprise. L’inondation de la mine avait été jugée erreur humaine, la compagnie exonérée de toute responsabilité.

Elle se revit, jeune mère endeuillée, abattue, dépassée par les demandes des enfants et les factures impayées. Retourner habiter chez son paternel s’était avéré une obligation. Pas un choix.

Ses pensées vagabondaient encore lorsque l’une d’entre elles la fit blêmir. À moins d’un changement à l’horaire de la station radio-canadienne, c’était dimanche. Deux journées s’étaient envolées pendant qu’elle gisait sur le plancher.

*

Raoul avait une bonne raison de se réjouir: l’anniversaire de sa Mado. Il se l’était rappelé pendant ses cours d’aquagym. Sa punition, restée un pur mystère, avait assez duré. À la jolie carte qu’il avait choisie à la pharmacie, il avait ajouté un poème de son cru. Il la lui livrerait en main propre. Après la messe. Des lampions, par prudence, Raoul en avait allumé une douzaine.

*

Une douleur atroce à la tête n’aidait en rien. Elle sentit une sacrée bosse pointant au-dessus de son oreille gauche. Madeleine ne put retenir des sanglots plaintifs.

Mado! Bon Dieu, ouvre Mado!

La douleur infligée à ses mains, à son amour-propre, devenait insoutenable. Raoul soupira. Que pouvait-il faire d’autre? Il soupira à nouveau et se remit à frapper.

… ma petite Mado… ouvre ma petite Mado…

Son père? Madeleine cessa net de pleurnicher. Il ne devait surtout pas découvrir qu’elle était là. Lui revinrent à l’esprit des funérailles. Celles de son mari ou du paternel? Les coups martelés à la porte, jumelés à sa blessure, embrouillaient sa mémoire.

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Raoul avalait avec peine. Sa gorge s’asséchait, le faisait tousser. L’idée lui vint de profiter du silence. Il posa son oreille contre la porte. Pendant quelques instants, il resta à l’affût du moindre bruit. La radio jouait, compagne du quotidien de Madeleine. Rien d’anormal de ce côté. Mais, des pas, un mouvement quelconque, il n’en détecta aucun.

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Le paternel l’avait accueillie à bras ouverts, une cigarette collée au coin des lèvres, crachant ses poumons dans le cou de sa fille. Un bonheur renouvelé qu’il n’aurait jamais osé espérer.

Ses mains s’étaient empressées de labourer ses épaules et son dos, avaient atterri le long de ses reins, palpé ses fesses. Madeleine le comprit. La négociation était conclue. Le tarif de sa pension et de celle de ses fils était fixé. Mais cette fois, le paternel n’avait pas jugé nécessaire de lui offrir des chocolats. Que des: la petite Mado à son papa. Prononcer cette formule équivalait à exiger le loyer dû.

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Raoul finit par abandonner, épuisé. Il n’en revenait pas d’être allé jusqu’à souhaiter perturber le rendez-vous virtuel qu’elle et ses garçons s’étaient donné pour qu’elle ouvre à la fin.

Désabusé, le pauvre vieux soupa de deux cachets et se mit au lit. Le sommeil le gagna, les larmes aux yeux. Il n’eut pas conscience du soulagement de son arthrite. Non plus du branle-bas de combat des ambulanciers emportant Madeleine.

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Une petite table ronde placée entre deux fauteuils sur billes, rendait son balcon invitant. Le vieil homme s’étonnait de n’y avoir pas pensé avant. Il était en train de se bercer, bougeant à peine, lorsqu’il prit conscience que son regard restait accroché au tableau grandeur nature juste devant lui. La variété des essences d’arbres, dans un si minuscule espace urbain, le ravissait. Les coloris de l’automne et le fond de ciel clair, à quelques cumulus près, l’aidaient à les différencier. Un échantillon de forêt laissé tranquille. Raoul se félicita intérieurement d’avoir acheté ces meubles de terrasse en double. Les seconds, il les avait offert à l’occupante du 912. Cette fois, elle avait accepté sans riposter le cadeau de cet ami aussi tenace qu’elle.

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