Simple passagère

Le sexagénaire s’agrippait fermement au volant. Cette portion sinueuse de la route de campagne ne lui offrait aucun répit. Alphonse Mercier était tout de même heureux de servir de chauffeur à sa passagère et compagne de toujours, une femme menue prénommée Alberte.

Lasse, celle-ci ne profitait guère de la vue, pourtant imprenable, sur de beaux champs agricoles. Elle ne songeait pas davantage à leur destination. En ce samedi matin de la mi-octobre, elle n’avait en tête que très peu de choses. Et c’était ce qu’elle avait souhaité en acceptant la proposition de son mari: s’évader, effacer sa pénible semaine de travail. Heureusement, la fin de l’année la consacrerait retraitée du système public.

Le vieux couple s’en allait faire des emplettes dans la municipalité voisine de la leur, à environ deux heures de route. Environnement Canada annonçait pluie et temps gris pour le dimanche. Ils n’avaient donc pas hésité. Cette escapade les dépayserait juste assez, sans les épuiser pour autant. À mi-chemin, dans le calme de l’habitacle, Alberte s’exclama soudainement: «Chéri! Regarde! Elle est couchée sur le côté. Ce n’est pas dans cette position-là qu’elles dorment d’habitude. Elle est morte, ma parole!»

Alphonse sursauta et se sentit pris en faute. Le silence et la route redevenue rectiligne avaient abaissé quelque peu sa vigilance. Il eut à peine le temps de voir dans le pâturage à sa droite, une vache, au sol, entourée de ses congénères qui adoptaient la pose qu’on leur connaissait sur les calendriers. Imperturbables, elles penchaient la tête, broutaient, évitant le corps affalé, comme si c’eut été un tronc d’arbre ou un amas de pierres. «Hum? Tu as raison. Ce n’est pas normal. Elle est morte, oui. Ça arrive parfois. C’est comme ça…»

Alphonse ne trouva rien de plus à répondre. Il en avait bien suffisamment dans la tête pour s’attarder à une vache sans vie dans un champ. Sa liste d’achats s’allongeait à tous les quinze kilomètres. L’homme trépignait mentalement à l’idée d’arriver bientôt à son marché aux puces préféré.

Il faisait bon dans l’auto. Alphonse était parvenu à trouver un réglage adéquat. Il détestait geler des pieds. Mais en même temps, il voulait à tout prix éviter une douce chaleur qui l’aurait enveloppé et aurait causé à coup sûr un moment de somnolence peut-être fatal.

Alberte continuait à regarder la triste scène par la fenêtre de sa portière. Une profonde colère frôlant la rage la laissait sans voix. «La malheureuse bête, l’avait-on oubliée là depuis plusieurs heures, plus d’un jour même? Allait-elle pourrir sur place? Combien de temps allait prendre le fermier pour voir à ses affaires et récupérer la carcasse de son énorme vache brunâtre toute raidie? Pourquoi avait-il fallu qu’elle assiste à cet horrible spectacle?»

Puis, elle s’en voulut aussitôt. Avait-elle changé à ce point? Son jeune frère avait hérité de la terre et de la maison familiale. Elle ne lui avait pas rendu visite depuis plusieurs années. Aucun froid ne les séparait pourtant. Il n’avait pas eu le temps, et elle, Alberte, ne l’avait pas trouvé. Il aurait été peiné de perdre une bête de son troupeau de cette manière. De voir disparaître les revenus potentiels surtout. La vie d’agriculteur était quasiment aussi dure que dans le temps, malgré la modernité des équipements. Des milliers de dollars s’envolaient avec la défunte.

Alberte ne parvenait pas à se remettre de l’intermède qui aurait très bien pu passer inaperçu à son regard évasif de simple passagère. Elle ne cessait de penser à la grosse vache au pelage teinté de roux. Bientôt, une impression prenante lui traversa l’esprit et le corps tout entier. La bête, se dit-elle, s’était probablement éteinte doucement. La pauvre insouciante, paisible à sa dernière heure. Comme si elle avait eu conscience de se libérer de sa vie de labeur en se laissant tomber lourdement sur le côté et en sentant son cœur ralentir, ralentir… jusqu’à cesser de battre pour de bon. La rousse avait peut-être décidé volontairement d’abandonner son quotidien qui ne la menait nulle part, telle une boucle sans fin. Elle s’était exécutée sans rechigner. Sa pesante avancée sans but réel s’était arrêtée là. Tout simplement.

Alphonse trouva un stationnement à distance parfaite: ni trop près de l’imposante bâtisse pour se délier les jambes à souhait ni trop loin en prévision de la quantité de paquets qu’il aurait à transporter. Il gara la Japonaise et coupa le moteur. Sa tendre passagère demeurait silencieuse, la tête appuyée légèrement contre la fenêtre. Alberte s’était assoupie.

Sa femme n’avait jamais cessé de lui plaire. Alphonse n’osa pas la secouer, même délicatement, pour la réveiller. Elle ne fronçait pas les sourcils comme il le constatait de plus en plus souvent. Son visage s’était détendu, mais ses yeux paraissaient cernés. Il la savait épuisée d’avoir à tenir bon encore quelques mois afin de pouvoir retirer sa pleine pension. Bientôt, il l’aurait auprès de lui pour de bon. Alphonse prévoyait tout mettre en œuvre pour gâter son Alberte chérie et lui redonner son sourire enjoué, celui qui l’avait envoûté.

Sentant un souffle chaud sur son visage, Alberte s’éveilla sans ouvrir les yeux. Alphonse la voulait près de lui en permanence lorsqu’elle n’était pas au bureau. Comme un chien qui s’est ennuyé de son maître la journée durant, il frétillait autour d’elle dès qu’elle franchissait le seuil de leur maison. Souvent, elle se sentait ingrate d’avoir besoin d’espace pour respirer par elle-même. «Qu’adviendra-t-il lorsque je ne serai plus?» se demanda-t-elle pour la énième fois. Il lui apparaissait évident qu’Alphonse ne serait jamais prêt à vivre sans elle.

Pendant les dernières minutes du voyage, Alberte avait rêvé. Elle avait onze ans et elle courait et riait dans des prés verdoyants, la vache rousse à ses côtés. Image enveloppée de cette liberté qu’elle avait connue jadis, qui allait la soutenir jusqu’à l’aboutissement du cancer qu’elle tenterait de lui cacher le plus longtemps possible.

Version révisée, 29 mai 2017

Votre avis sur “Simple passagère”

  1. Wow! Bravo Lucie! J’ai souris quand j’ai vu que tu avais utilisé le mot idoine, ça m’a fait penser à ma mère qui a utilisé ce mot allègrement pendant un bout de temps pour qu’on l’assimile 😉 . Mais, on ne s’y est jamais habitués! Très belle nouvelle remplie d’amour.
    Continue d’écrire, je continuerai de te lire.
    Mylène -xx-

    1. Chère Mylène, tu me donnes le goût de changer cet adjectif qualificatif! Même s’il est juste et précis, il sonne drôle, en effet.
      Je prends note de ce commentaire pertinent. Merci!

      1. Ce n’était pas pour que tu le changes que je t’ai dit ça! C’est juste que ça m’a fait penser à ma mère! Il faut entendre un mot très souvent parfois pour finir par l’inclure dans notre vocabulaire.

        1. Ça faisait un bout de temps que je voulais le changer, vraiment. Rien de tel que le moment présent pour passer à l’action!

  2. C’est bien habile en si peu de mots de créer l’ambiance voulue pour le dernier paragraphe et la révélation finale.

    1. La chute est maîtresse. Elle tient entre ses mains le jugement d’appréciation de toute l’histoire. C’est un pensez-y-bien!

    2. Bien d’accord! J’adore cette nouvelle. À chaque fois, j’ai le temps de m’attacher aux personnages et de ressentir ce coup final, comme s’il s’agissait d’un membre de ma famille. Très belle réussite!

  3. Allo Lucie,

    encore une fois tu as su me charmer par l’atmosphère que tu décris si bien. Il faut dire que je trouve que ce couple nous ressemble, à Laval et à moi, alors ce n’est pas difficile de se glisser dans la peau des personnages. La conclusion m’en paraît peut-être d’autant plus triste.

    À quand la prochaine oeuvre?

    Bye,

    Monique

    1. Bien heureuse que tu aies aimé «Simple passagère». En effet, j’accorde beaucoup d’importance à l’atmosphère dans mes histoires. Ressentir. Reconnaître. Se reconnaître aussi. Je vois que cela aussi t’a plu. L’idée de départ de ce texte (voir une bête morte dans un champ) m’a menée bien plus loin que prévu!
      Je travaille fort sur ma prochaine publication, quelque chose de différent… Si tu veux, tu peux t’inscrire à l’infolettre afin d’être avisée de toute nouveauté que je mettrai en ligne.
      À bientôt, Monique!