Personne ne saura

Il m’a dit de tendre mon bras vers l’avant, comme ça. Ma main droite doit indiquer la bande de gazon, d’un vert traitement aux pesticides, là, en bas des blocs de granite rose.

Je résume le concept publicitaire. La Vierge Marie et son petit roi auraient quitté le paradis, celui que je devrais écrire avec un grand P, d’où on ne revient pas en principe, tous deux, éblouis du haut des cieux, totalement subjugués par LA pelouse parfaite.

Idée merdique. Mon employeur se moque bien que je risque de me rompre le cou chaque fois que je grimpe et que je redescends ces trois masses imposantes, trop hautes, et vernies par-dessus le marché. Elles ne sont pas seulement jolies tôt le matin, couvertes de rosée. Mon cauchemar est de vivre une journée de pluie. Si je glisse et perds pied, la belle petite tête couronnée du divin enfant de plâtre va rouler et se casser, tout simplement, en même temps que le bas de mon dos.

Tant qu’à me vider le cœur… Le sourire trop enjoué qu’on lui a dessiné lui donne un air fendant, pas à peu près. J’essaie bien de le regarder le moins possible, mais je m’accroche constamment dans ses bras, deux V encadrant son corps grassouillet. Avec ses mains ouvertes, s’il pouvait parler, il prêcherait la bonne nouvelle. Approchez, manants du monde entier! Agenouillez-vous devant votre majesté sur ce tapis couleur d’émeraude, le plus moelleux de tout l’univers! Sérieux. Est-ce qu’il reste des gens qui continuent de croire à ce genre de balivernes?

Ce job a de quoi m’enlever le goût d’être mère plus tard. Reine du foyer, consolatrice en chef, un rejeton au creux du coude, à longueur de jour ne déposant mon fardeau que pour voir à ses besoins primaires. Vraiment, on ne me paiera jamais assez cher pour jouer ce rôle-là. Par contre, la longue cape blanche me va plutôt bien. On dirait du velours. Elle tomberait joliment si je n’étais pas obligée de coincer les fesses du petit Jésus de gypse sous un généreux tapon. Je dois aussi être pieds nus et laisser entrevoir mes chevilles, ordre de mon superviseur. Il tient mordicus à ces détails bizarres. Ça commence drôlement à ressembler à du fétichisme, son affaire.

Ou il a eu une révélation, une sorte de vision. En noir et blanc. Quelque part entre les deux grandes Guerres. Ce génie de la création de besoins inutiles s’imagine peut-être titiller les bons pères de famille, comme s’ils avaient tous quatre-vingts ans minimum. Les pauvres! Encore réduits au vieux stéréotype des voisins qui passent leur temps à s’envier. N’importe quoi!

Un autre élément du concept me préoccupe, soit l’idée que les personnages religieux demeurent une valeur sûre, un signe indétrônable de pureté et de perfection. J’ai bien peur que sur ce point, mon patron vise en plein dans le mille. Quand des promeneurs décident de venir s’asseoir pour bénéficier de ma protection, à l’abri des rayons du soleil on s’entend, ou pire, pour pique-niquer, ma respiration se met à off. Mon sang se fige. Expérience mystique pour eux. Calvaire interminable pour celle qui ne récolte que le salaire minimum.

Ces gens-là, ce sont souvent les mêmes. Pas les névrosés envahisseurs de la piste cyclable, affublés de vêtements moulants multicolores pas flatteurs du tout. Eux n’ont certainement jamais remarqué ma présence. Non. Je fais allusion aux marcheurs déambulant pour le seul plaisir de jouir de la vie et qui sont incapables de ne pas rester attentifs à tout ce qui les entoure. Ils ne nous regardent pas, mon fils idéal et moi, ils nous scrutent. Ils me donnent l’impression de nous trouver adorables, dans le sens d’objets d’adoration.

Si je me trompais et qu’à la place, ils sont subjugués par ma performance? À moins que ma tenue immaculée fasse le travail. Ce serait trop beau. Avec mon Christ en perpétuel devenir dans les bras, je me dis qu’en réalité, on a plutôt l’air de deux fantômes condamnés à l’immobilité.

Ça circule dans ce secteur de la ville que je croyais isolé. De l’autre côté de la rue, l’abri vitré m’achale de plus en plus. Le moyen de ne pas le voir? À un léger angle près, nous sommes face à face. J’ai l’impression qu’il cherche à me provoquer pour qu’enfin, je flanche. Et moi, je dois rester de marbre, ne jamais cesser de sourire, avec modestie, mais en permanence. J’en ai des crampes au visage, comme si celles qui me font souffrir partout sur le corps ne suffisaient pas. Ce serait tentant de traverser pour monter à bord du prochain autobus. Mais, c’est écrit en toutes lettres dans mon contrat: quitter mon poste le moins souvent possible, me tenir bien droite, incarner la satisfaction, le contentement béat. Et moi, je suis une professionnelle.

Mes journées me semblent interminables. Pour me changer les idées, lorsqu’il n’y a personne autour, je lève les yeux, un tout petit peu, assez pour voir les terrains vagues un peu plus à droite. Des condos tout neufs poussent en accéléré. Le déboisement est exécuté à la même vitesse. Est-ce qu’on fait vraiment la belle vie là-dedans? Personnellement, je serais incapable d’être fière de posséder une vue imprenable sur la dévastation d’arbres et fleurs sauvages.

Les dernières bonnes sœurs du seul couvent toujours debout dans toute la région n’ont aucune envie de s’occuper de ma petite personne, à moins d’avoir une chose de plus à m’interdire. En fait, étrangement, si j’étais invisible, ça ferait leur affaire. Comme si ce truc publicitaire n’était pas leur idée en fin de compte. Ce n’est qu’à midi et à l’heure de leur sieste d’après-midi que j’ai le droit d’aller à la toilette, la plus minuscule et la plus près de la porte extérieure. Je dois passer par-derrière en évitant de croiser l’une d’entre elles dans mon accoutrement. Une syncope est si vite arrivée. Je me dépêche, le petit Jésus de plâtre sous le bras. Celui-là, je suis obligée de le laisser dans le corridor. Mes besoins doivent tomber pile dans les cases de l’horaire strict qu’elles m’ont établi ou mon patron est mis au courant. Mon rythme biologique n’en peut déjà plus, mais un c.v. d’actrice ne se bâtit pas en un jour.

Si j’étais nonne, voûtée, sur le point de disparaître de la carte du monde, j’aurais tendance, moi aussi, à devenir aigrie. J’ai pitié des pauvres vieilles. Cette mise en scène commerciale en plein milieu de leur parterre insulte leur foi et leur raison d’exister.
Je veux bien croire qu’elles ont fait vœu de charité chrétienne. Toute une couleuvre qu’on continue de leur faire avaler. S’abstenir de se poser des questions. Endurer. Se priver. Rien n’est gratuit, pas même le serment de pauvreté. Impossible d’échapper aux impératifs financiers. Les livres comptables réussissent à mener tout le monde par le bout du nez.

Elles prennent en pension des personnes âgées plus vraiment autonomes. Certaines se croient déjà ailleurs dans leur tête. Les revenus de location des diverses salles de grande capacité; la vente d’hosties et de sucre à la crème dans le hall principal, tout ça ne parvient peut-être pas à couvrir les frais d’entretien. C’est toute une bâtisse, le Pavillon Saint-André de Jérusalem.

J’adore fouiner. J’aurais dû comprendre que c’était mal avant d’apprendre à parler, à force de t’es pas fine et de tête de mule. Je ne soupçonnais même pas que ces insultes s’adressaient à moi. Mais, les airs de découragement m’intriguaient. J’ai longtemps associé les tristes grimaces aux mots sales qui sortaient de leur bouche. À mes yeux situés sous ces regards colériques, c’était clair. On voulait me montrer que ces expressions ne devaient jamais être prononcées par une petite fille bien élevée. Je n’établissais aucun lien avec les recherches que j’effectuais dans les tiroirs et les armoires même si on venait de me prendre en flagrant délit. M’enfin. Ça n’avait pas de sens que je passe mes journées à côté de cet endroit impressionnant comme une église sans que j’entre y jeter un coup d’œil. Après toutes ces semaines à faire le piquet, à me poser des tonnes de questions.

L’occasion m’est tombée dessus comme par magie. C’est surprenant, la quantité de monde qui travaille ou qui visite le pavillon chaque jour. À entendre quelques conversations de ces gens qui entrent et sortent, j’ai fini par en apprendre une bonne. Des cours de yoga se donnent les lundis soirs dans l’une des grandes salles. Pas question de m’y remettre pour vrai. Il y a des limites à s’amuser à garder la pose juste pour le plaisir. Quoique, pour me remettre de mes crampes, je devrais peut-être voler quelques secondes à mes pauses et prendre la posture du chat dos rond, dos creux. Ç’aurait été génial, comme concept, la Sainte Vierge Marie, zen, assise confortablement sur la pelouse dans la position du lotus!

Mais bon, je tenais ma chance d’infiltrer les lieux. Au fond de ma garde-robe, j’ai retrouvé le déguisement qu’il me fallait: un bandeau mauve, des leggings assortis et l’indispensable tapis antidérapant.

Le soir venu, discrètement, de ma voiture, j’ai observé le défilé d’à peu près vingt personnes, pas vraiment étonnée de constater que l’activité ne perd pas de sa popularité. Le yoga, ça s’apparente à la vertu. Par période, on reçoit l’appel intérieur, un truc préenregistré, celui qui dit qu’il est temps de remettre nos beaux principes en pratique. Certaine d’être la dernière à me diriger vers l’entrée, j’ai quitté mon véhicule. J’étais prête à jouer la petite nouvelle, timide et égarée.

Le rez-de-chaussée, j’y ai accès tous les jours. Les bureaux administratifs se trouvent à gauche. La cafétéria à droite. Le patrimoine religieux, quand même, c’est quelque chose. Des planchers, en terrazzo, bien cirés. Des éléments de décoration en boiseries anciennes, remplies de fins détails. Les poignées de portes, brun foncé, en forme de boule au-dessus d’un trou de serrure pour clé géante. Droit devant, se dresse sa majesté, l’escalier principal. Tout en haut, il se sépare en deux. La première fois que je l’ai vu, j’ai pensé aux ailes d’un ange. J’ai décidé de suivre celle qui pointe dans la direction opposée au trajet que j’étais censée emprunter, restant dans le rôle de l’élève perdue.

Porte coupe-feu. Couloir. Deux marches. Nouveau palier. Autre corridor. Autre porte coupe-feu. Joli portail à gauche. Fermé. La chapelle. Messe ou pratique d’un chœur.

Des voix sur tous les tons s’élevaient avec puissance. Je n’aurais jamais soupçonné qu’elles puissent provenir des gorges usées de ces petites vieilles. Je ne suis pas impolie. Je le jure. Au bas mot, les religieuses de la place ont pas mal toutes franchi la soixante-dizaine. Et quand je dis toutes, c’est moins de dix personnes toujours vivantes.

Pas question d’ouvrir pour jeter un coup d’œil. Les entendre me suffisait. Mon Dieu! J’ai fermé les yeux, bouché mes oreilles. Un vrai supplice. Sans que je m’y attende, la cacophonie provoquée par ces femmes m’est rentrée dedans. J’ai failli me mettre à brailler sous la douleur qu’elles m’infligeaient. Le pire c’est qu’elles s’égosillaient avec allégresse. La seule explication logique c’est qu’elles sont atteintes de surdité profonde. Je ne sais pas si c’est ça, du chant grégorien, mais leur tentative de s’en rapprocher était un échec sur toute la ligne.

Quand elles se sont arrêtées, il a bien fallu que je reprenne contact avec le monde réel et en vitesse. J’avais raté ma chance d’explorer le reste de ce long couloir. Par peur de me retrouver nez à nez avec les religieuses qui risquaient de me reconnaître, j’ai fait demi-tour.

J’ai traversé portes, corridors et nouveau palier pour accéder à l’autre aile. On parlait et on bougeait dans la salle de conférence qui servait de local d’exercices. La séance tirait à sa fin. Namasté. Avec respect, on procédait aux salutations. Après tout, on avait médité et sué ensemble. Les yogis amateurs avaient sans doute fait de leur mieux pour maintenir les postures du cobra, du chien, du guerrier et de l’arbre. Ne tenant pas à me faire pincer, j’ai continué de marcher jusqu’à ce que je croyais être le bout du couloir.

Surprise. Il vire à gauche, sur une distance égale à ce que je venais de franchir. J’avais remarqué l’énorme crucifix qui trône au-dessus du chambranle de la grande salle. La statuette clouée dessus n’est pas piquée des vers et doit faire 40 centimètres de haut. Dans cette section, l’environnement est très différent, plus modeste. Des deux côtés, un alignement de portes en bois, toutes surmontées d’une croix miniature en carton brun-jaune. Des rectangles pâlis sur chacune d’elles laissent deviner que les plaques servant à leur identification avaient perdu leur utilité. Au début, les images saintes tapissent les murs de représentations naïves tirées des histoires racontées dans la Bible. Mais un peu plus loin, comme si on avait voulu les dissimuler dans ce coin caché, des dizaines de cadres révèlent le passé de l’endroit.

Des maîtresses d’école. Les sœurs avaient enseigné à des adolescentes aux allures de jeunes femmes. Cet édifice est pourtant baptisé d’un nom d’homme. Une ancienne institution d’éducation privée, on dirait bien. Les photos montrent des visages sérieux, dans des tons de noir et de gris sur fond bruni. Elles sont toutes habillées d’un uniforme identique, affichant parfois un demi-sourire, celui de la demoiselle à sa place, cachant bien sa joie d’avoir obtenu un diplôme d’études.

1957-58, 1960-61, 1962-63, 1977-78. Formation générale, école normale menant à la profession d’enseignante, formation en sciences et en lettres. J’en ai reconnu quelques-unes, grâce aux albums photo de ma mère. J’ai été étonnée qu’elles soient encore vivantes. Puis, un calcul rapide m’a prouvé que j’avais sauté un peu vite aux conclusions. Mme Aubin. Elle a été sa professeure au primaire. Mme Turgeon, je la vois de temps à autre aux nouvelles télévisées, elle fait partie du conseil de ville. Mme Vézina est gérante d’un magasin de meubles. C’est drôle comme ces étudiantes n’ont presque pas changé. Est-ce qu’il y en a une comme celle-là, une photo de ma classe de fin d’études, avec mon nom, affichée quelque part dans un corridor de l’école secondaire que j’ai fréquentée? Sinon, personne ne saura. Je me trouverais bien chanceuse si on reconnaissait seulement mon visage dans 10, 25 ou 60 ans. Ces cadres sont historiques. On ne devrait pas les dissimuler comme si on en avait honte.

Avant de quitter le Pavillon Saint-André, je me suis rendu compte qu’il n’y avait plus un chat dans la salle de yoga. La soirée s’écoulait à toute vitesse. Mais, je ne pouvais pas partir sans voir de quoi elle a l’air. On n’avait pas refermé la porte tout à fait.

J’ai été impressionnée par sa grandeur. Un espace généreux, en largeur et en hauteur. Ici aussi, on avait insisté sur l’importance de faire solide et distingué en même temps. Le plafond très élevé. Les immenses fenêtres. La tribune au bout, qui a dû mettre en scène toutes sortes de spectacles préparés pour les fêtes de Pâques et de Noël. Décidément, la communauté avait affirmé sa fierté.

De qui a-t-on exigé la plus grande partie des sacrifices? Les expressions parlent de leurs tâches et sonnent nobles. On les appelle les servantes de Dieu, les épouses du Seigneur. Avec cette terminologie, la place que ces femmes doivent occuper dans l’organigramme devient on ne peut plus claire. Mes vieilles nonnes se sont habituées. Elles ont vécu et continuent de vivre dans une sorte de misère discrète.

Règle générale, on s’en contrefiche. La manière dont elles remplissent leurs journées nous passe dix pieds par-dessus la tête. Sauf qu’à présent, je suis obligée de les regarder aller. J’avoue qu’elles commencent à m’impressionner. Ces religieuses démodées voient à tout, ne lâchent pas et s’adonnent à leurs rituels en plus, envers et contre tout.

Tiens, par exemple. Le 4 juillet. Sans faute, elles soulignent l’anniversaire de leur saint patron, un archevêque du huitième siècle. Vive Wikipédia! La miraculeuse encyclopédie Web vit dans un silence absolu dans ma poche et je l’en remercie. Elle m’a permis de comprendre pourquoi, la semaine dernière, j’ai failli mourir d’une crise de cœur. De vieux haut-parleurs sont accrochés en haut de l’entrée principale juste derrière moi. Un carillon électrique poussé au maximum m’a fait faire le saut en plein milieu de l’après-midi. Très mauvais moment pour perdre la pose quand il fait beau et chaud. Il y a plus de monde à l’extérieur. Les visiteurs s’attardent. S’il fallait qu’ils doutent de mon statut de Vierge, ce serait la fin de mon règne. Mon Enfant Jésus a bien failli prendre le bord et j’en ai oublié mon heure de permission pour aller au petit coin.

Même si j’ai développé une réelle compassion envers les vieilles religieuses, celle que je crois être la mère supérieure m’a prise en grippe. C’est clair. Hier, elle a eu une discussion, pour ne pas dire une dispute, avec mon employeur. Il passe une fois par semaine pour tondre à mes pieds. Je suis certaine qu’il surveille du coin de l’œil ma performance et, si je n’ai pas la berlue, mes chevilles aussi. Si celle qui agit en chef de la congrégation s’est plainte de moi, lui fait semblant de l’ignorer.

On annonce encore une journée crevante avec un maximum de 33 degrés Celsius. J’aurais pensé que mon maquillage me servirait de crème solaire. Vers 15 h, les rayons U.V. gagnent le match, ma sueur dilue mon masque blanc. Par chance, c’est l’heure où j’ai le droit d’entrer. J’en profite pour goûter la fraîcheur des murs de briques. J’asperge mon visage et l’assèche avant d’appliquer une nouvelle couche.

Je viens de revenir à ma place quand j’aperçois mère supérieure qui s’approche avec un téléphone intelligent à la main. Ça y est. Elle en a assez de tout ce cirque.

Clic! Au lieu de me congédier sur-le-champ, elle me prend en photo. Et ce n’est qu’un début. La vieille dame me tourne autour et, sans trembler, joue du pouce comme la plus fébrile des ados. La situation est hallucinante. Je remercie le ciel que son iPhone ne soit pas un pistolet-mitrailleur.

Le manège dure une quinzaine de minutes. Je commence à fatiguer. Quand elle baisse enfin le bras, elle prononce mon nom. Ça n’est jamais arrivé avant. Je ne réagis pas comme si je n’avais pas entendu. Si elle croit qu’elle va me forcer à bouger pour me photographier en flagrant délit, elle peut bien manger ses bas. En moins de deux, elle se plante en avant de moi, tire mon portrait une dernière fois et me sourit, fière de son ultime clic. Ou est-ce plutôt de ma sainte performance? Enfin, elle s’en retourne. Son pas sautille légèrement ou l’excès de chaleur me fait halluciner.

*

Ça me fait drôle de conduire une Corolla de l’année, gracieuseté de mon bureau d’agents immobiliers. Je me rends au premier party de Noël professionnel de ma vie. Celle-là n’avait plus les moyens de se bercer de rêves. On va faire la fête dans un des condos tout neufs qui seront mis sur le marché au début de février. Il est situé à l’autre bout de la ville, bien loin de mon secteur de ventes. C’est comique tout de même. La réception se tient dans l’un de ceux que j’ai vus s’ériger l’été dernier, juste en face du Pavillon Saint-André de Jérusalem.

Mais en arrivant, je ne rigole plus. Je dois absolument sortir de l’auto, aller voir de près.
Majestueuse. Elle est majestueuse la statue. Superbe. Et pourtant, à peine plus grande que nature. Sublimée grâce à un système de lumières de couleurs qui dansent par dessous et autour d’elle. L’effet a réellement quelque chose de céleste. J’ai devant moi ma remplaçante officielle, peinte en blanc de la tête jusqu’à ses jolis pieds nus. Plus parfaite qu’elle tu meurs. C’est fou. Je me regarde comme dans un miroir. La patronne des religieuses, celle à la poigne de fer, avait-elle donc tout planifié dès le départ, était-elle de connivence avec mon superviseur dévot?

Je la revois à la fin de l’été, piétinant la bande de gazon, faisant le tour de tous mes angles, pendant que moi, terrorisée, j’étais convaincue qu’après, elle me pousserait à dégringoler du haut des trois blocs de granite rose superposés. À la place, nos regards se sont croisés. Cette seule fois, elle m’avait souri. Bêtement, j’ai cru que je venais de remporter le prix de la meilleure interprétation féminine dans le rôle de la sainte des saintes.

Pas de doute, cette sculpture en impose. On ne peut plus mère de Dieu. Personne ne saura jamais rien de la conne qui a servi de modèle à son insu. À moins de me défendre, de dénoncer les manigances de la directrice de mes fragiles vieilles nonnes. Je commence à avoir froid.

©Lucie Mayrand, Rouyn-Noranda, 28 août 2019