La bûcheronne à son père

Chapitre un

Une dizaine de personnes consultent le babillard. Ils se connaissent. Tous dans la vingtaine un peu avancée. Puisqu’ils cachent le tableau d’affiche presque en entier, je m’assois à l’écart. J’ai apporté un roman de poche. Au bureau de l’emploi comme chez le médecin ou le dentiste, rien ne sert de s’impatienter.

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Le petit carton, je me permets de le déplacer. En m’approchant, je peux mieux lire celui qu’il dissimulait juste en dessous. Ministère des Ressources de l’Ontario recherche planteurs de la mi-mai au 23 juin. Aucune expérience requise. Génial! La durée de ce travail me convient tout à fait. Il comblerait à merveille l’espèce de temps mort entre la fin de mes cours à l’université en avril et mon retour assuré à la buanderie du centre hospitalier qui est prévu au lendemain de la Saint-Jean-Baptiste.

Planteuse. Pourquoi pas? Il n’existe pas de sot métier, surtout quand on a besoin d’argent. Comme j’ai hâte d’amorcer ma véritable carrière! D’ici un an, mon baccalauréat et mon permis d’enseigner, je les aurai en main propre. En attendant, cet autre emploi d’été semble plutôt romantique, en pleine nature, en plus. Pourquoi ne pas en profiter? Et puis, planter des petits arbres ne doit pas être bien sorcier. C’est décidé. Il me faut plus de détails.

De la personne-ressource qui me reçoit, j’apprends que l’on recrute des ouvriers de La Sarre et des alentours parce que c’est pratique. Tout simplement. Ici, on est à proximité des plantations du nord de l’Ontario. Ce vieil agent de placement, un employé du gouvernement depuis sûrement des lustres au teint pareil à ses tempes grisonnantes, paraît accablé par mon enthousiasme juvénile que je dissimule mal quand je suis nerveuse. Je tiens à faire bonne impression. Grand bien me fasse! Sur un ton sec, il ne se prive pas de me reprocher que pour une fille de la place, il n’est pas normal que je ne sois pas au courant de cette façon de procéder qui ne date pas d’hier. Comment m’empêcher de me sentir un peu sotte? Je dois pourtant lui donner raison de n’avoir pas remarqué le lien évident. Mon propre père nous a souvent parlé des chantiers forestiers de sa jeunesse. Il allait régulièrement bûcher plus loin dans le secteur d’Iroquois Falls à une centaine de milles de chez nous.

*

Dès le lundi suivant, la sonnerie du téléphone retentit dans la garçonnière où je loge à Rouyn. C’est mon père. Ce doit être important puisque c’est la première fois qu’il m’appelle.

Il n’est même jamais venu ici. Pas besoin. J’ai pu mettre ce dont j’avais besoin dans une seconde valise dans la soute à bagages de l’autobus Voyageur. Mon petit logis est abordable et j’y suis bien. En plus, il a pignon sur rue sur l’avenue du Cuivre en face des installations temporaires de l’Université du Québec. Une université en Abitibi, c’est tout nouveau. J’ai une vue imprenable de mes locaux de classes, les grosses roulottes beiges derrière le cégep.

J’étais en train de terminer un dernier ménage avant mon départ. Je vais m’absenter tout l’été après tout. Le propriétaire accepte la moitié du montant du loyer mensuel pour ces trois mois et demi jusqu’à mon retour en septembre. «Y sera pas dit que je fais pas ma part pour aider la jeunesse!» Je n’aime pas beaucoup le clin d’œil qu’il me lance, mais l’arrangement me convient parfaitement.

Papa m’aborde maladroitement en expédiant les formules de politesse. Il est pressé, nerveux même, de me transmettre avec exactitude le message que le centre d’emploi lui a confié quelques heures plus tôt au début de l’après-midi. J’allais comprendre un peu plus tard que ce qui m’arrive réveille en lui des souvenirs impérissables.

*

«Sign here.» Je déteste que l’on me bouscule, mais j’ai hâte de me trouver ailleurs qu’en face d’elle. Je ne prends pas le temps de lire toute la feuille de format légal avant d’apposer ma signature sur l’avant-dernière ligne, celle identifiée par un seul mot: employé. J’éprouve une fébrilité toute particulière. En plus de la possibilité de faire plus d’argent cet été, je vais expérimenter le bonheur du travail en forêt. Les paroles sorties tout droit de la bouche de mon père avant de raccrocher.

Une scène précise me revient tout de suite après. Nous sommes en famille. On part cueillir des bleuets, c’est la belle saison. Papa se met à raconter toutes sortes d’anecdotes de ses années de camps. Accroupis autour des buissons garnis de délicieux grelots, il nous faut redoubler de concentration pour demeurer attentifs au déroulement de ses aventures tout en remplissant proprement et soigneusement les cassots que l’on transvide dans les paniers de bois avant qu’ils ne soient trop pleins. Dans des moments comme celui-là, j’ai mon père en adoration. Il est tellement drôle et enjoué que ça n’a aucune importance si ses histoires sont réelles ou pas. Voilà qu’à présent, l’envie me prend, à moi aussi, d’affronter le vent, le soleil, les pluies battantes et même les nuées de moustiques qui nous forcent à garder la bouche bien fermée et les yeux plissés au maximum.

L’absence d’un possible « e » ajouté au mot employé sur mon contrat ne me surprend pas. Il y a encore bien peu de présence féminine dans le domaine forestier. Au moins, le texte est rédigé en français. Ou presque. La chose m’étonne tout de même. Les effets positifs de la nouvelle loi 101 fort probablement. À la main, on a rajouté les accents circonflexes, aigus et graves. Ces traits, plus foncés que le reste des caractères, attirent l’attention tant ils peuplent la page. Plein de mouches noires! Mon sourire moqueur tout comme mes observations personnelles, cette fois, en fille bien élevée, je les garde pour moi.

Celle que je présume être la secrétaire, une Ontarienne à l’air blasé et au visage maigre et ridé comme du papier mis en boulette puis déchiffonné, ne semble pas bilingue. En la voyant, je me fais automatiquement une tête quant aux prérequis pour occuper un poste dans la fonction publique canadienne. Sa ressemblance avec l’agent du centre d’emploi est frappante.

Armée du stylo qu’elle me tend, je vois que le mot chèque, au paragraphe numéro douze, est dépourvu de son « è ». Je hausse les épaules. Cette petite faute ne m’empêchera sûrement pas de recevoir ma paye. En lettres attachées, mon nom a une allure sobre qui me satisfait chaque fois que je l’appose. Aussitôt, la secrétaire me sort de ma contemplation et fait pivoter le document sur sa table bien rangée, récupère son Bic et indique d’une main assurée la date du jour, May 19/81, juste au bout de la signature de la nouvelle engagée au reboisement que je suis devenue. Puis, elle disparaît dans une salle adjacente durant quelques minutes.

Lorsqu’elle réapparaît, elle me tend une copie officielle du contrat. Je comprends que le geste signifie que je peux disposer à présent. Je me lève de la lourde chaise de bois et salue la vieille dame en opinant de la tête et en murmurant un thank you timide. «Lé bus partir the arena at five dou matine. Sharp! Vous commencer thursday morning. Joudii.» Le message est on ne peut plus clair. Je, Émilie Boisclair fille d’Adrien le bûcheron, serai au poste jeudi matin comme un seul homme.

De retour à la maison, dans la chambre à coucher que je partage avec deux de mes petites sœurs, j’entreprends de le lire attentivement, ce fameux contrat de plantation. Mon temps est compté. Moins de deux jours devant moi. Il me reste bien des choses à préparer d’ici là. L’entête met en évidence toutes mes coordonnées personnelles de base, y compris le nom du projet: Kennings. Suit la liste détaillée des treize règles établies par le ministère de l’Ontario. Je m’y attaque.

Règle numéro un. Les arbres seront maniés et plantés en conformité avec les procédures du ministère, de la façon prescrite par le contremaître. Elle me renvoie à la seconde feuille que m’a remise la vieille dame. Huit articles concernant la plantation des arbres m’expliquent, entre autres, la méthode en « L ». Si je saisis bien, en deux coups de pelle perpendiculaires, je devrais être capable de replier un coin de terre sur lui-même pour former une cavité. J’y dépose ensuite la pousse avec les racines debout. On insiste sur l’importance de prendre soin de chaque spécimen. Je dois m’assurer de ne laisser aucune racine à l’extérieur du sol. Après, il ne reste plus qu’à retirer la pelle, le coin de sol retombera à sa place et je n’aurai qu’à offrir une pression, à l’aide du talon, au pied du futur conifère. Je peux déjà l’imaginer mature, majestueux, pointant vers le ciel.

Ces renseignements me fascinent. Je visualise les micros emplacements appropriés ainsi que l’espacement nécessaire entre chaque plant. Obéir aux consignes données par le contremaître coule de source. Je passe rapidement les phrases de menace de congédiement en raison de mauvaise conduite ou de destruction volontaire.

J’arrive au dernier point de cette page qui consiste en un autre avertissement, celui contre le secouage des petits arbres afin de ne pas endommager les poils radiculaires. Je laisse les feuilles sur mon lit où je suis installée, assise en indien, ma position privilégiée pour lire ou étudier. Dans l’étagère en planches de pin, je saisis mon Larousse, cadeau d’anniversaire pour mes dix-huit ans.

Radiculaire… se rapportant à la racine. Pas plus avancée, j’en déduis qu’il doit s’agir des petits poils fins sur chacune d’elle. Les poils radiculaires, en effet, doivent être assez fragiles.

Article numéro deux. Les planteurs seront payés 4,7 ¢ par arbre. Ces quatre sous l’unité demandent de s’y attarder. Même pas cinq. Combien d’arbres devrai-je planter par semaine pour rejoindre le salaire minimum de 3,85 $ l’heure? Je verrai à ces considérations plus tard. Pour le moment, le temps file. Il me faut passer au règlement numéro trois.

À chaque période de paye, vous recevrez automatiquement votre 4 %. Les trois autres points continuent dans la même veine. Ils veillent à prévenir que le travail mal fait ne sera pas rémunéré. Si 75 % de la qualité est obtenue sur 1000 arbres, le salaire diminuera en conséquence, point final.

Enfin, me voilà rendue aux deux règles sur l’habillement et l’équipement que j’ai hâte de connaître. On me fournira le chapeau et les lunettes de sécurité. On exige ma signature afin de s’assurer du retour de ce matériel à la fin du contrat. L’écran solaire ainsi que le chasse-moustique sont aux frais de l’employé. On recommande d’être chaussé adéquatement. Des bottes de travail? En trouver à ma taille dans la grande boîte de bananes Dole sous l’escalier au sous-sol relèvera du miracle. Je songe à mes quelques économies. Je suis prête à acheter ma propre paire s’il le faut.

La lecture du français raboteux commence à m’écorcher la vue. Enfin, dans le dernier article, on parle de la Workmen’s compensation. Je prends simplement en note que tout accident de travail doit être déclaré sur-le-champ au contremaître.
Le cadran m’indique qu’il me reste tout juste le temps d’aller voir dans la grande boîte si je peux trouver chaussure à mon pied, avant le retour de papa.

Il est parti faire du bénévolat à la coopérative alimentaire. Quelque chose me dit que je devrai le supplier de m’accompagner au Surplus du Nord. C’est le seul magasin en ville offrant des vêtements et de l’équipement spécifiques aux travailleurs. Pour devenir un reboiseur digne de ce nom, j’ai besoin d’autre chose que les vieilles bottes en caoutchouc noir à la semelle rougeaude déjà pas mal usées par mes frères.

Il arrive enfin. Je m’empresse de l’aider avec les boîtes d’épicerie qu’il rapporte immanquablement. Comme chaque membre de la coop, il bénéficie de prix réduits, pourvu qu’il donne de son temps pour vider les caisses et placer leur contenu sur les étalages. Il revient aussi avec des conserves bossées ou sans étiquette et avec des fruits et légumes flétris laissés à prix réduit. Famille nombreuse oblige, pas question de rechigner. En plus, il y a la grève chez Normick Perron qui perdure. Mais, papa répète en riant qu’il est expérimenté dans l’art de tirer le diable par la queue. Il a été ouvrier forestier après tout! Ce n’est que depuis mille neuf cent soixante-six que nous demeurons en ville.

Ma demande l’agace. «Ta mère et moi, on arrive ben juste dans notre budget ce mois-ci.» Mais, je ne suis pas dupe. Il regrette ses paroles. En son for intérieur, il peste contre la maudite grève, lui qui est contre depuis le début.

— J’ai assez d’argent pour me les payer, papa. Mais, sans toi, je ne saurai pas lesquelles prendre. Et je commence de bonne heure jeudi matin. Dis oui, s’il te plaît.

— Hum… Il va te falloir des bottillons de cuir. Tu vas marcher pas mal en terrain accidenté… hum…

Le temps d’une petite fraction de seconde, j’ai l’impression qu’il caresse l’idée de me dissuader de garder cet emploi. Il y a des choses dont je ne suis pas au courant et qu’il tait volontairement.

Je le sais bien que le conflit de travail complique la donne. Certains employés de l’usine de sciage, de jeunes hommes nouvellement mariés pour la plupart, encouragent leurs femmes à les aider à joindre les deux bouts en s’enrôlant elles aussi pour devenir planteuses d’arbres. Elles faisaient partie du lot au bureau de placement. Difficile d’éviter de les entendre discuter.

Le représentant syndical de l’usine y est allé de promesses pour que ces dernières puissent profiter d’un certain favoritisme. Ces jeunes couples sont, pour la plupart, pris à la gorge par de grosses hypothèques et divers emprunts, tous contractés pour se payer une vie à deux idyllique dès le départ. Leur liberté, celle qu’ils imaginent s’offrir, appartient carrément à leur institution financière. C’est la nouvelle mode, vendue à plein écran de télévision. Au travers des conversations, j’ai cru aussi comprendre que le ministère ontarien engage bien du personnel en surplus, certain que plusieurs jumperont, comme il dit, dès la première semaine. Ce boulot ne s’annonce peut-être pas de tout repos.

Votre avis sur “La bûcheronne à son père - Chapitre un”

  1. Allo Lucie,
    J’ai commencé la lecture de ton roman, j’aime vraiment beaucoup, tu as une belle « plume »! Je te reviens à la fin de ma lecture.
    À bientôt!
    Sylvie xxx

    1. Bonjour Mylène!
      Contente de te compter parmi mes lectrices/lecteurs! Très heureuse aussi que «ma bûcheronne» t’intrigue. À très bientôt!