La bûcheronne à son père

Chapitre trois

Les heures de cette première et longue journée, plus tard, allaient me sembler avoir appartenu à un tout autre espace-temps.

*

Sur le chemin du retour, durant des milles cahoteux, le bavardage va bon train, mais s’estompe peu à peu une fois que l’on roule sur la route asphaltée. Un accord unanime et tacite accueille la période de récupération.

Le manque de sommeil pèse encore plus lourd après une journée complète dehors. Mon corps tout entier le ressent. Je ferme donc les yeux moi aussi, tout en calant mes fesses jusqu’au bord de mon siège. Ma tête trouve un petit point d’appui sur la partie supérieure du dossier. Une posture qui n’a pas le mérite d’offrir un vrai confort. Je ne parviens pas à m’assoupir. Le soleil plombe de mon côté, me réchauffe, chasse l’humidité de mes vêtements. Je ne peux m’empêcher d’être déçue. Ma première journée de travail m’a rapporté environ douze dollars. Je dois admettre qu’en revanche, j’ai beaucoup appris. Grâce à Pete surtout. Faire pire est presque impossible. J’en conclus qu’à l’avenir, je devrais parvenir à m’améliorer.

Mon élan de positivisme réveille ma soif. J’ai bien fait de me garder quelques gorgées d’eau. Note à moi-même: augmenter cette réserve dès demain.

Une chose me frappe soudain. Moi, jeune étudiante universitaire, j’ai planté des arbres. Mon geste concret résonnera à l’échelle planétaire. Je suis loin de me considérer comme une partisane du peace and love, sans vouloir offenser les adeptes de cette façon de vivre. Mais, quand même, ces arbustes vont devenir des poumons terrestres tout neufs avant d’accomplir leur destinée et finir en deux par quatre ou en d’autres matériaux de construction. Cette constatation crée mon leitmotiv, une excellente raison de me lever au cœur de la nuit et d’endurer quelques courbatures.

Il reste plusieurs journées à affronter. Le visage souriant de fierté de mon père s’immisce dans mes réflexions. Celles-ci deviennent de plus en plus éparses à mesure que je me détends.

*

La bouche pâteuse, j’entrouvre les yeux. J’ai somnolé quelques minutes finalement. L’autobus se stationne dans la cour de l’aréna, désert en l’absence de joutes de hockey. Penser à ce sport, à la glace intérieure et à la fraîcheur qui règne habituellement dans le Colisée, m’amuse. Dehors, le printemps s’est déguisé en été. L’air est exceptionnellement doux et chaud.

Mes jambes et le bas de mon dos raidi me font vraiment mal. Une douleur généralisée quasi intenable. Moi qui me croyais en forme… Je me lève péniblement de mon banc. Comment vais-je m’y prendre pour me libérer de l’espèce de paralysie qui envahit mes moindres articulations? Autour de moi, personne ne se plaint et tous procèdent, l’un derrière l’autre, en silence. Surtout, ne pas sortir du lot, éviter que l’on me remarque une fois de plus. Heureusement, rendue à l’extérieur, me remettre en mouvement me fait me sentir un peu mieux.

Les planteurs et les planteuses se dispersent, regagnent leur voiture. Je suis la seule à pied. Je rejoins donc le trottoir tout en replaçant mon sac sur mon dos. J’en ai pour une quinzaine de minutes. Peut-être vingt ou vingt-cinq, aujourd’hui.

Six heures du soir. Les rues désertes indiquent que l’heure du souper bat son plein. Tant mieux. Je passe à nouveau incognito comme lors du parcours que j’ai effectué dans l’autre sens treize heures plus tôt. Je dois faire dur, comme le dirait mon père, avec mes vêtements salis, ma veste à carreaux autour de la taille nouée par les manches et le casque de protection jaune de travers sur la tête. Que l’on me reconnaisse m’importe peu. Je suis isolée dans une sorte de bulle. Cet état second, c’est quelque chose de nouveau pour moi. Une espèce d’initiation du travail forestier incluant les conditions les plus rudes que j’ai pu expérimenter jusqu’à maintenant.

*

Chez moi, on a fini de manger. En passant la porte, j’entends les plus jeunes qui jouent au sous-sol. Les autres sont contraints de terminer les devoirs et leçons dans leur chambre. Une fois déchaussée, je monte les quatre marches menant à l’étage principal. Les douleurs perçantes refont surface. De grosses larmes me viennent instantanément.

— Ta mère est partie à l’assemblée des Filles d’Isabelle à soir. Va prendre ton bain. J’nous réchauffe notre souper pendant c’temps-là.

Mon père m’a fait sursauter. Il est sorti du salon, à l’autre bout de la cuisine, et s’avance vers moi.

— Merci, papa, mais je n’ai pas faim…

— Moé, oui. Vas-y! Écoute ton pére.

Il a raison. Bien sûr. Une fois propre, je me sens mieux. Les bonnes odeurs du repas mijoté par maman et la compagnie attentionnée de celui qui ne fait que semblant d’être bourru me remettent presque sur le piton. Je souris. De tout son répertoire, cette expression-là doit compter parmi les préférées de mon père.

En ce premier soir de ma première journée de planteur novice, j’ai survécu. Mieux, je suis remise sur le piton! Tout le long de notre souper en tête à tête, sans dire un mot, je ressens son approbation. J’ai raison d’être satisfaite de ce que j’ai accompli et cela ne tient absolument pas à une simple conversion en dollars. En plus, je peux profiter des prévenances paternelles.

Bizarrement pourtant, une sorte d’inquiétude de le décevoir ne me quitte pas. Cette angoisse ouvre la porte à plusieurs autres. Tout le long du chemin, en revenant à la maison, je me demandais si laisser tomber ne représentait pas la meilleure solution après tout. Je ne parviendrai peut-être pas à planter suffisamment de petits arbres pour que cela en vaille la peine financièrement. D’un autre côté, le contremaître anglais semble croire en mes capacités.

– C’est moi, la pire du groupe, avouai-je enfin. Est-ce que je ne ferais pas mieux d’arrêter tout, là, maintenant? Papa, les femmes des grévistes savent comment faire. Tandis que moi… En plus, je pense qu’elles savent que je suis ta fille. Leurs maris vont t’agacer, c’est bien certain. Ils vont rire de toi par ma faute.

Voilà, je viens de verbaliser mes peurs. Rapidement, je me rends compte que je suis allée trop loin. Papa s’empourpre et hausse le ton pour me remettre à ma place.

— Veux-tu ben laisser faire les racontars! Si tu lâches, lâche pour les bonnes raisons. T’es pas assez forte ou ben tu hais ça sans bon sens. Mais, mets-moé pas ça sur le dos, par exemple. Ça serait malhonnête de ta part, ma grande.

Je suis injuste. Égoïste, en plus.

— Je trouve le travail fatigant, c’est bien certain. Je n’en suis pas morte, la preuve… D’un autre côté, je ne déteste pas me retrouver en forêt. Papa, il y a tellement d’odeurs différentes au printemps. Je ne m’en étais jamais rendu compte à ce point-là. Toutes sortes de senteurs parfumées, sucrées et fraîches flottent dans l’air. Puis l’idée de planter un arbre, puis un autre…

Je lève les yeux vers lui. Le silence, à nouveau, dure un bon moment.

— Émilie, tu me ressembles pas mal. C’est clair comme de l’eau de roche. J’pense que tu t’en voudrais d’abandonner trop vite. Qu’est-ce que tu dirais de t’essayer une autre fois, demain?

Si j’ai déjà sous-estimé les bienfaits d’une conversation franche et honnête, avec mon père par surcroît, cette époque vient de prendre fin. Nous n’aurons plus à revenir sur ce sujet, je l’espère. Quel soulagement! Ma détermination de mener à terme ce contrat dûment signé de ma main est de retour. J’en ai envie plus que jamais. Mon nom a une valeur concrète à présent.

*

Une routine s’installe. Adrien Boisclair prend en charge son Émilie matin et soir. Il a droit au récit de mes journées. Ce petit bonheur, juste à nous, devient précieux, indispensable. Notre nouvelle connivence père-fille n’inspire pas de jalousie parmi les autres membres de la famille. Ma mère et les jeunes s’habituent à nous voir ensemble, souper plus tard et jaser de foresterie. Parfois, les plus petits aiment bien taquiner leur grande sœur en sautillant et en tournant en rond autour de la table de cuisine. «La bûcheronne à son père! La bûcheronne à son père!» Je me suis préparé une réplique dont ils ne semblent pas se lasser. Avec un air faussement offusqué, je leur réponds chaque fois qu’au moins, moi, les arbres, je ne les coupe pas. Et les garnements repartent en gloussant tout contents. Le clin d’œil que m’envoie papa vaut son pesant d’or.

Jour après jour, je prends de la force et mon envie de m’améliorer grandit. Je mets en pratique tous les trucs que mon père me donne. Cela m’évite de revenir trop fourbue comme une bête de somme. J’ai aussi appris à soigner les ampoules à ma main droite, celle qui manie la pelle presque sans arrêt.

Les sages conseils portent fruit. Je ramène même des échantillons de plantes que je trouve dans les alentours durant ma pause le midi. C’est amusant de les soumettre pour identification à mon père avant de les placer à sécher dans l’herbier que je me suis improvisé dans un cahier Canada. Mon petit trésor, je le range ensuite dans l’étagère de la chambre, bien à plat, sous le dictionnaire.

Toujours en mouvement, je marche plusieurs kilomètres par jour. Lorsque je transporte mes chaudières, c’est près d’une vingtaine de livres de chaque côté que je trimbale. Pour mettre les petits conifères en terre, je me penche plus de six cents fois. Après quelques calculs sommaires, ma moyenne quotidienne tourne maintenant autour de six cent cinquante plants.

Mes bras commencent à s’affermir sérieusement. Ma force musculaire se développe au même rythme que ma taille amincit. Des avantages sociaux esthétiques. Tout ça me plaît malgré les exigences de la tâche. En plus, comme me le prédisait Pete, mon efficacité a fait un bond spectaculaire dès la première semaine. Encore bien loin de faire fortune, je tire honorablement mon épingle du jeu, mieux que je ne l’aurais cru. Et puis, toutes mes journées, je les passe dehors au grand air.

Aujourd’hui, le soleil est bon, mais surtout puissant dès dix heures. La crème pour le visage et le cou me semble bien plus importante à appliquer que l’huile antimoustiques. Pantalons et gilet de coton à manches longues suffisent à me protéger des piqûres. Des vêtements moins propres font des miracles pour les tenir à distance. À la fin de la semaine, je devrai frotter énergiquement les surplus de lotion sur les cols et les bords de poignets. Ma mère a déjà bien assez de travail avec le lavage hebdomadaire.

Ma façon de m’alimenter au travail, je l’ai passée en revue. J’ajoute des légumes crus en bâtonnets et remplace ma bouteille d’eau par deux contenants d’un litre chacun. J’ai dégoté d’anciens récipients de plastique, format familial, de moutarde French’s. J’en remplis un et le mets au réfrigérateur. Dans l’autre, j’arrête aux trois quarts et le congèle. Ainsi, je m’assure de me désaltérer suffisamment toute la journée durant. Sur insistance de ma mère qui contribue à sa façon et qui s’inquiète de ma perte de poids, j’accepte d’inclure une petite portion de dessert. En fait, je comprends qu’en plus du réconfort qu’il m’apporte, le pouding chômeur ou la croustade aux pommes de maman me redonne de l’énergie pour affronter mes après-midis.

*

Un bon soir, c’est une toute petite fleur bleue que je rapporte précieusement dans ma besace. «Violette, ma chouette. Pas bleue. Un crocus, affirme papa. Ça m’étonne que t’aies pu en trouver un. Presque au début du mois de juin d’même, t’as été chanceuse ma grande.»

Il tient pour acquis que c’est moi qui l’ai cueilli. Tant mieux. Je n’ai pas à donner de détails. J’aurais été gênée d’avoir à lui expliquer qu’en vérité, il s’agissait d’une surprise de Pete. Il me l’a offerte au moment où je rangeais mes effets à l’intérieur de mon sac à dos. Le charme de cet instant a été de très courte durée. Pour mon malheur, le geste de Pete a attiré l’attention d’une des femmes d’expérience. J’ai évidemment eu droit à un regard chargé d’accusations.

La dernière chose que je souhaite est de passer pour la préférée du contremaître anglais. Je suis donc étonnée de ne pas me faire agacer durant le voyage de retour. Celle qui m’a vue recevoir le présent de Pete n’a pas dû avoir l’occasion de bavasser à ses copines. Mais, puisque je n’y peux franchement rien, je choisis de ne pas m’en faire trop vite pour si peu. Pour presque rien après tout. Le geste délicat m’a un peu remuée, je dois l’admettre. La vérité étant que, pour la première fois, un bel étranger m’offre un présent comme celui-là, une jolie petite fleur fraîchement cueillie.

L’existence de Pete, au nom de famille que je ne connais toujours pas, je m’entête à la taire. À la maison, je n’ai jamais mentionné le grand contremaître anglophone. À personne. Encore moins à mon père. Tout ce que ce dernier sait est que dans l’équipe de travail, il y a un certain coordonnateur, Simon, plutôt ordinaire, bête comme ses pieds et qui se prend au sérieux. Je me convaincs qu’en ne lui disant pas tout, je ne lui mens pas vraiment.

Même en habit de travail dégageant sûrement autre chose que le doux parfum des pivoines, Pete me voit désirable. Sa présence près de moi à Kennings, jumelée à ses sourires discrets approbateurs lancés à deux reprises déjà, a fait que, chaque fois, je me suis sentie belle comme mon petit crocus dans ce décor aride. Mais pour sa réputation, Émilie Boisclair a intérêt à bien se tenir.

Tout le mois de mai est enchanteur. Rempli de bruits causés par d’inoffensifs petits animaux très actifs dans les sous-bois. Gorgé d’odeurs annonçant la belle saison. La chaleur et le soleil, je les laisse me caresser. J’arbore déjà un teint basané qui rend mon sourire plus éclatant. Mes jeunes frères et sœurs m’envient, eux qui doivent aller en classe pour quelques semaines encore. Mais à la plantation, vaut mieux me retenir de l’exhiber.

La période des agaçantes mouches noires est passée. Les autres moustiques comme les maringouins et les taons semblent avoir oublié d’envahir le décor sauvage du nord de l’Ontario.

Je profite de l’incessante symphonie qu’offre la forêt boréale. «Tchik-a-dî-dî-dî», lancent les mésanges affairées. Sans toujours parvenir à les voir, les pinsons à gorge blanche donnent l’impression d’être quelque part, tout près: «Cache tes fesses Frédéric, Frédéric!»

J’ai un peu honte de n’avoir jamais réalisé à quel point le sapin embaume. Malgré quelques courbatures, des mains gercées et des pieds rougis, je m’estime drôlement gâtée, jusqu’à l’arrivée de juin. Celui-là ne manque pas de faire une entrée remarquée.

Votre avis sur “La bûcheronne à son père - Chapitre trois”

  1. C’est tellement beau le lien père-fille dans ton histoire! J’adore, et j’ai vraiment hâte de lire la suite!
    Bravo Lucie
    -x-

    1. Vraiment contente que ce thème te touche à ce point. Celui-là s’est imposé dès le départ. Un éditeur, avant de refuser de publier mon manuscrit, m’avait fait le même compliment. Il avait aussi ajouté: «Idée originale et trop peu exploitée dans le monde de la littérature.» Cette anecdote a un petit côté comique, pas vrai?

      1. L’homme dans ton histoire me fait penser à mon père. Pour lui, on était capable de tout. Et le soutien que ce père a pour sa fille, montre qu’il croit en elle et qu’il lui fait confiance. Tout comme papa pour nous.
        C’est dommage que cet éditeur ait refusé de publier, mais je suis bien contente de pouvoir lire cette merveilleuse histoire!