La bûcheronne à son père

Chapitre six

Au matin, j’entends mon père qui me rapporte les prévisions météo. Il parle et parle même s’il voit que je ne l’écoute pas vraiment. Nous vivons notre dernier tête-à-tête de l’été chacun à notre manière. Je suis encore endormie.

Ma courte nuit me rattrape. Une fois dehors, les mots prononcés par papa à propos de la vague de chaleur me reviennent. À mi-parcours, je retire ma veste à carreaux, que j’aurais mieux fait de laisser à la maison.

Un peu avant cinq heures, arrivée dans le stationnement de l’aréna, je m’affaire à ranger mon survêtement dans mon sac avant notre départ. Nicole s’approche de moi. Son sourire accueillant m’intrigue, même si j’en connais la raison. Réflexe d’autodéfense, j’imagine. Elle m’invite à la suivre jusqu’aux deux autos d’où sortent les autres membres du célèbre clan féminin.

Elles se précipitent toutes droit sur moi. Des remerciements fusent. Chacune procède à des présentations officielles des occupants des deux véhicules. Deux maris servent de chauffeurs. Des tout-petits, installés à l’arrière, me saluent, excités, les bras dans les airs. Émue, je leur rends leur sourire tout en leur retournant de légers signes de la main. Mes doutes s’estompent pour de bon.

J’ai fait la paix avec ces femmes fort courageuses en fin de compte. Ne me reste que ma peine secrète de n’avoir pas revu, au moins une dernière fois, mon contremaître anglais.

Dans l’autobus, de la paperasse et des rapports de toutes sortes sont étalés sur le premier banc. En passant tout près, des chiffres me sautent aux yeux. Je les mémorise. Je me les répète mentalement, au rythme de chacun de mes pas dans l’allée.

*

Ce soir, je ne ressens aucune fatigue. Huit cent soixante-quinze petits arbres mis en terre aisément. Planter est devenu une habitude bien intégrée. Dans le bois, on était bien aujourd’hui. Honnêtement, je n’aurais pu souhaiter plus agréable finale. Par contre, mon dos ne regrettera pas ce moyen de transport le plus inconfortable qui puisse exister.

L’ultime retour se déroule dans une ambiance de joie sincère. Je ris librement avec la jolie bande des femmes d’expériences. Leurs histoires familiales abracadabrantes commencent à me donner envie. Tant de tendresse insoupçonnée, dévoilée aussi naturellement, me plonge dans une autre réflexion, fait basculer mes pensées du côté du fameux nombre débutant par 333. Lorsque je l’ai vu ce matin sur cette feuille au travers des papiers de Simon, y figurait aussi le nom du second contremaître. Je n’ai pas rêvé. Il a quitté la plantation dans des circonstances pas ordinaires.

Je n’en reviens toujours pas. Ce que j’ai eu sous les yeux, le temps d’un clignement, c’est bel et bien un numéro de téléphone. Et l’indicatif local n’a rien à voir avec celui de Cochrane. Celui-là, je n’en ai pas la moindre idée. Mais le 333, c’est celui de La Sarre. Pete n’est donc pas retourné en Ontario. Ce numéro doit servir à le rejoindre en cas de besoin. Avait aussi été annoté «ch. 112». Logerait-il au motel à l’entrée sud de la ville? Ce serait tout à fait possible.

*

Une courte recherche dans l’annuaire téléphonique confirme la supposition faite plus tôt. L’émotion de le savoir si près a de quoi ébranler. Quelques minutes de marche, seulement quinze petites minutes nous séparent. Tout ce temps, Pete se trouvait à un pâté de maisons du stationnement de l’aréna. Refréner mon excitation me fait presque mal. L’occasion inespérée de le revoir m’est offerte sur un plateau d’argent. Impossible de ne pas la saisir. Au pire, je pourrais lui dire au revoir en personne. Quinze minutes à pied passeront facilement pour une promenade en début de soirée.

Par les grandes vitrines donnant sur la salle à manger, je constate que les soupers sont terminés. Elle est presque déserte. Ma nervosité frôle la peur. Est-il resté à l’intérieur ou est-il sorti se dégourdir dans les rues de la ville? On est vendredi. Il a peut-être quitté La Sarre pour la fin de semaine. Un sentiment de panique force mes jambes à se mettre en action en direction de la chambre 112.

À l’instant où je pousse les portes, la réceptionniste me tourne le dos pour aller dans une salle juste derrière le long comptoir. Vraisemblablement, elle ne m’a pas aperçue. Le corridor se déploie devant moi. Je le franchis d’un pas que je dois retenir à tout prix. Mon attitude doit laisser croire que je retourne à la chambre que j’aurais louée moi-même. Le lieu m’impressionne. J’avance silencieusement sur le tapis moelleux. Les lustres étincellent. La crainte qu’une autre porte ne s’ouvre sur mon passage fait naître une crampe dans mon estomac.

La voilà, la 112. Mon cœur bat à tout rompre. Je m’approche le bras tendu vers l’avant. Mon poing se ferme. Je devrais me poser des milliers de questions, fuir ni vue ni connue. Je ne veux pas penser qu’il trouvera ma démarche idiote, enfantine. Je ne dois pas tout ressasser, me dire qu’au fond, je ne l’ai jamais intéressé. Sinon, il aurait fait les premiers pas. Il n’aurait pas disparu comme il l’a fait. La vérité, c’est qu’il est trop tard pour faire demi-tour. À présent, ne pas savoir est un supplice.

*

Noël se vêt d’une large couverture immaculée. Juste à temps. Les peaux de lièvre tombent avec une légèreté prête à durer des heures. L’échange de cadeaux, tradition familiale oblige, est présidé par mon père. En plus de la boîte renfermant un ensemble de quatre coupes à vin, je reçois sur chaque joue, ses baisers piquants. De frileux bécots, condamnés à la maladresse, puisqu’on les réserve aux circonstances spéciales. Il me serre un peu fort dans ses bras et maintient l’accolade qui me renvoie l’odeur du gin De Kuyper. À mon oreille, papa murmure, la voix légèrement pâteuse: «Ma grande, mon Émilie, une femme moderne avec une belle carrière. Je te souhaite bien du bonheur pour l’année qui vient et un bon mari pour me donner des petits-enfants!» J’accuse le coup en vitesse. Je ne veux pas qu’il constate mon désarroi. À mon tour, je lui susurre une réplique destinée à mettre un terme à cette mini causerie inoffensive malgré tout. «J’en désire un aussi beau, compréhensif et fort que toi, papa. Il ne s’en fait plus, on dirait bien!» Il en rit avec cœur tandis que, moi, j’en profite et m’esquive en douceur, dès que la remise des présents reprend de plus belle.

Sur le bord du lit de mon ancienne chambre à coucher, je m’assois et dépose mon herbier ondulé un peu jauni sur mes genoux. Tous ces mois, il est resté bien caché au fond d’une des boîtes rangées dans la garde-robe. Très délicatement et avec un peu de fébrilité, j’en tire une enveloppe blanche, toujours cachetée. Je la regarde. Je ne fais que cela. Je me contente des souvenirs qu’elle évoque, le plus longtemps possible, avant qu’on ne se rende compte de mon absence des festivités.

Il avait ouvert. Il m’avait souri. Mais rapidement, son visage était devenu inquiet. À distance, une voix de femme avait demandé:

Who is it honey?

Don’t worry. It’s for me. It’s about the job.

Pete était beau, habillé proprement. Ses yeux noirs ne m’avaient pas quittée. Ils tenaient à ce que je reste accrochée à eux, le temps qu’il sorte dans le corridor et referme avec précaution la porte derrière lui. Sans dire un mot, je respirais à peine. Je l’avais suivi. Il m’avait emmenée jusqu’à un petit salon, en retrait, à l’extrémité du couloir. Nous étions restés debout.

Elle, je ne l’avais pas vue. Sa voix m’avait semblé agréable, douce. Elle devait être jolie, madame McKnight.

Sa femme était venue le rejoindre, en visite-surprise avec leur tout petit bébé. Il était né en juin. La suite de ses explications m’avait échappé. Mes pensées restaient coincées à ces deux réalités. Elles ne m’avaient jamais traversé l’esprit. Quelle innocente j’avais été! Le beau contremaître était marié et avait, depuis quelques jours, un enfant. Il avait peut-être précisé qu’elle était en train de l’allaiter. Ses révélations n’avaient pas eu le pouvoir de me faire cesser de l’aimer sur-le-champ.

J’avais été incapable de lui répondre, de lui parler. Il s’était donc tu. Nous étions demeurés attentifs à l’éloquence de nos regards, soudés l’un à l’autre sans effort.

Au bout d’un long moment, rien de plus ne restait à comprendre. Ce qui avait germé entre nous, en forêt, à Kennings, n’avait aucune chance de survivre autrement, ailleurs.

Ses yeux avaient rougi, les rendant tout à fait intenables. Je m’étais éloignée de quelques pas avant de me retourner pour de bon.

Votre avis sur “La bûcheronne à son père - Chapitre six”

  1. Lucie, Lucie, Lucie, quelle belle histoire!!!
    Comme tu as su m’amener dans cette aventure débordante d’Amour!!!
    L’Amour avec un grand «A» à la Janette Bertrand. L’Amour filial. L’Amour de la nature. Le premier Amour…
    J’adore tes histoires. J’adore tes mots et ton écriture. J’adore tes insertions intimes. J’adore les thèmes qui passent du personnel à l’universel.
    De la retenue. De la discrétion. Et soudain une explosion ardente mais dans le plus grand calme. Ce contrôle de soi dans les émotions leur donne de la puissance, une grande vérité, de l’élégance. Tu les fais ressentir intensément à tes lecteurs. Tu m’as ramenée à mon premier amour d’enfant. Merci chère Lucie!!!
    À quand ton premier roman de plus de 300 pages???
    Bien amicalement, mcbt

    1. Comme tu es généreuse Marie-Christine! Bien heureuse que tu aies aimé ma novella. En lisant ton analyse (t’es bonne là-dedans!), je reconnais que c’est vrai, cette histoire est devenue tout cela, au fil de son développement. Ça doit se passer au cours des millions de périodes de réécriture, échelonnées sur des mois et des mois, pour que ça forme un tout cohérent. Un roman de 300 pages? Je te prédis plutôt un été de repos un peu pas mal mérité et un récit dès l’automne!