La bûcheronne à son père

Chapitre quatre

Juin 1981 a décidé d’annuler la saison estivale et d’annoncer l’automne. Deux jours de pluie à boire debout. Heureusement, mon père a déniché un ensemble imperméable pour que je puisse travailler à l’abri: un manteau avec un capuchon, ainsi que des culottes à bretelles trop grandes pour moi. En réalité, je ne porte que le haut. Cette espèce de tente de fortune me protège jusqu’aux genoux. J’ai roulé le pantalon et l’ai poussé tout au fond de mon sac. Ce serait bête de ne pas l’avoir à la portée de la main en cas de besoin.

On est mercredi et le travail a dû être interrompu peu de temps après dîner, l’averse ayant pris trop d’intensité. L’inscription des résultats de chacun s’effectue exceptionnellement à l’intérieur de l’autobus. Pendant ce temps, Pete, aidé du chauffeur, à l’extérieur, veille à confectionner de nouvelles quantités de cinquante plants par seau avec les excédents rapportés plus tôt qu’à l’habitude. Le contremaître anglais garde à l’œil les dernières travailleuses, restées sous l’averse elles aussi. Les femmes d’expérience, obligées de remettre leur cargaison avec soin, s’affairent à vider les poches de leurs gros ceinturons.

Simon ne prend la parole qu’une fois que les retardataires et les deux hommes sont rentrés. Il paraît furieux. Rien à voir avec son air des mauvais jours auxquels on commence à s’accoutumer. Quelque chose l’exaspère et n’augure rien de bon. L’annonce qu’il finit par faire frappe, même si elle est brève. Un silence de mort s’ensuit.

Sans passer par quatre chemins, Simon prétend n’accuser personne en particulier, mais émet un sérieux avertissement. À la suite de vérifications répétées, il s’avère que la quantité de caisses reçues ne correspond plus au nombre de pousses plantées. Mais, ses soupçons majeurs reposent surtout sur l’improbabilité à maintenir le même niveau de mises en terre dans les conditions météorologiques actuelles. Dans les prochains jours, les travées seront doublement inspectées. Pete et lui resteront à l’affût d’enfouissements en tas dans des crevasses naturelles, d’arbres plantés deux par deux, etc. Des tentatives de vol aussi. Les contremaîtres vont s’informer d’un possible marché noir en ville. Enfin, la délation sera récompensée.

Je ne sais pas si les autres sont de mon avis, mais j’ai du mal à digérer ce discours lancé à tous et à personne à la fois. Sans être crédule au point de donner le Bon Dieu sans confession à ceux et celles qui partagent le meilleur de mes journées depuis plusieurs semaines, tout concernant cette intervention me choque.

Au nom du ministère des Ressources, ce Simon inquisiteur nous accuse sans produire la moindre preuve, en plus d’encourager la dénonciation. Certains s’adonnent peut-être à des actions illicites. Les femmes des grévistes, par exemple, ont peut-être de grands besoins financiers. Si elles volent vraiment, elles peuvent y gagner doublement avec un salaire surévalué, additionné des profits engendrés par la revente. Voilà que je tombe dans le piège! Il n’est pas question que je me mette à espionner les autres travailleurs, même si c’est possible de se voir mutuellement à travers le maigre mur d’arbres. Car maintenant, les forces se sont équilibrées. Tous parviennent à avancer également ou presque dans leur corridor respectif.

Deux jours plus tard, la pluie continue d’accabler les ouvriers de la plantation. Le sol est détrempé et il rend les déplacements pénibles.

Pete a décidé de son propre chef de s’occuper de mon approvisionnement. Il ne fait semblant de rien, transporte des seaux pleins jusqu’à l’endroit où je me trouve, tout en vaquant à ses autres tâches. Cette prévenance, que je n’ai pas demandée, représente plusieurs allers-retours en moins à effectuer dans cette boue devenue glissante. Inutile de tenter de savoir s’il agit par simple bonté d’âme ou si c’est pour me surveiller de plus près. Je ne tiens pas à courir le risque d’attirer l’attention. J’accepte et me tais. Sa présence si près de moi, toutefois, me rend nerveuse. Ne rien laisser paraître. C’est ce que je me répète. Ne rien laisser paraître. Coup de pelle. Plant en terre. Coup de talon. Avancer de six grandes enjambées. Ne rien laisser paraître.

À midi, je ne prends que quelques minutes pour manger. Le temps n’encourage personne à l’inaction. Les maringouins sont finalement sortis en quantités effroyables grâce à toute cette humidité. Je m’enduis une fois de plus d’huile à mouche pour éviter d’être dévorée tout rond. Comme les autres, je me remets au travail au plus vite. En solitaire maintenant. Un peu déçue, je pense quand même que c’est sûrement plus prudent.

Au dernier coup de sifflet, Simon me rattrape au pas de course. Ses mouvements sont désarticulés dans les conditions difficiles. Je ne le vois pas arriver. Pendant qu’il se rapproche, je suis toujours affairée dans ma travée, concentrée à poursuivre mes gestes mécaniques. Il transporte quelque chose avec lui, une sorte de poche à deux compartiments, jaune et noircie par de la terre, des brindilles et des épines de conifères.

Une fois qu’il me rejoint, il hurle mon nom, à un point tel qu’il me fait sursauter. Totalement surprise, je me retourne, le vois ainsi que le paquet qu’il porte et qu’il lève vers moi. Je reconnais l’objet. Le pantalon imperméable de mon père. Il est gonflé et me fait penser à des bouées, du type de celles qui indiquent les limites de l’aire de baignade d’un lac. Le bas des jambes est noué. Mon cœur cogne durement dans ma gorge serrée.

Quelqu’un a fouillé dans mes affaires à mon insu. Inutile de m’interroger longuement sur ce qu’elles peuvent contenir. Le visage cramoisi de Simon, chargé de colère, le confirme.

— Émilie Boisclair, il faut que j’te parle.

À son intonation, aucun doute possible. Il me condamne sans autre forme de procès. Je demeure muette, tout simplement incapable d’émettre quelque son que ce soit.

— J’ai trouvé tes culottes pleines de plants à l’endroit où tu prends ton lunch. Elles étaient mal cachées sous un tas de branchages.

— …

— Peux-tu m’affirmer que ce pantalon ne t’appartient pas? Essaye pas de nier, j’ai déjà remarqué que ton sac à dos avait grossi miraculeusement depuis quelques jours.

Le contremaître me traite de menteuse et je n’ai pas encore ouvert la bouche. Je m’efforce de retenir les larmes qui veulent montrer ma rage. Il ne me connaît même pas et s’apprête à m’accuser de voleuse. Je le fixe du regard. Je ne me rends pas compte tout de suite de la présence de Pete, apparu près de nous comme par enchantement.

Come on Simon. Take it easy. You have no real proof here.

— Laisse faire Pete. Je m’en occupe. On sait bien, ton jugement est faussé. Je suis pas aveugle, you know. Je t’ai vu agir avec elle, ta préférée!

Maybe. But you can take my word. She has nothing to do with this. Come on. It’s too obvious. Think about it, man.

Ragaillardie par l’apparition à point nommé de Pete, qui fait aisément une tête de plus que le bourreau blond, je ne perds rien de la discussion qu’ils tiennent devant moi. Je n’ai plus à y prendre part. Tout se passe entre eux maintenant. Je suis devenue transparente tout à coup. Seule l’occasion qui leur est donnée de s’affronter comme deux boucs compte. En ce qui concerne Simon à tout le moins. Le calme et la force tranquille du contremaître anglais semblent jeter de l’huile sur des braises ardentes qu’entretient Simon, depuis ce qui semble remonter à un bon bout de temps.

Mise à l’écart de la sorte, je m’aperçois d’une chose. Grâce à cet étrange cauchemar éveillé, dans lequel j’ai sûrement été plongée par mesquinerie, mes oreilles ont bien entendu. Sans détour, Pete vient d’avouer que je ne le laisse pas indifférent. Sa préférée. Le soupçonner ou l’espérer n’a rien de comparable à ce que j’éprouve, sous la pluie chantante. Mon cœur se démène pour une agréable raison à présent. Les deux hommes se tassent un peu plus loin. Je n’ai qu’à attendre le verdict quand, en vérité, je deviens amoureuse de celui qui tente de me défendre.

Au bout de quelques minutes, les contremaîtres se séparent. Simon s’en retourne. Pete s’approche de moi. « It’s over now. Don’t worry. Simon être inquiet. That’s all. He’s in charge of the stock. That’s why he has to find who’s stealing. Tu comprendre?» Je hoche de la tête. Je ne dis rien, de peur de tout gâcher, de faire s’évanouir ce moment enveloppé d’une curieuse magie. Avec un naturel désarmant, Pete m’offre un large sourire empreint de compassion. Il ne doute pas une seconde qu’il se trouve devant la victime d’un complot.

Le contremaître anglais s’affaire à réintégrer son rôle sans me brusquer. Pete empoigne la culotte remplie de petits conifères, doucement, afin d’éviter de les malmener davantage. J’agrippe chaudières et pelle et le suis en silence.

Mes oreilles s’emplissent du bruit des gouttes s’écrasant sur mon capuchon. Les odeurs humides sentent fort. Tout le long, je me délecte de chacun de ses mouvements, de sa démarche ferme au travers des débris végétaux et des jeunes plants.

Elle me rappelle celle de mon père. Je m’éprends d’un homme des bois, un homme aussi solide et majestueux qu’un arbre, comme ma mère, bien des années auparavant avec son Adrien. L’idée que mes parents aient d’abord été des amoureux parvient à prendre forme dans ma tête. Toutefois, m’y attarder trop longtemps me gêne.

Car à vrai dire, je ne connais pas grand-chose de leur vie romantique. Seulement qu’ils sont deux êtres on ne peut plus réservés, qui partagent tout depuis toujours. Nous, les enfants, n’osons même pas songer à les interroger sur l’histoire d’amour qui a bien dû les unir. Je n’ai jamais été témoin d’une querelle entre eux. Ils n’ont pas pu ne pas en vivre. Par exemple, quand nous avons quitté la campagne pour venir nous établir en ville, à La Sarre, était-ce une décision forcée? Après tout, ce déménagement a signifié la fin des chantiers pour mon père.

Je n’étais pas bien vieille à l’époque lorsqu’il partait s’engager dans un camp ou un autre. Il nous manquait pendant des semaines, des mois entiers. À présent, on dirait que, parfois, c’est lui qui s’ennuie. Je me trompe peut-être. Mais, je peux imaginer que travailler dans une usine ne va pas à la cheville de la vie de bûcheron en forêt. De toute manière, motus et bouche cousue. Affaire classée. Comme si ce passage avait évolué, comme tout le reste, dans le bon ordre des choses.

Il y a deux jours, je lui ai sauté au cou en revenant du travail. Folle de joie, je lui ai appris la merveilleuse nouvelle: me voilà parmi les cinq meilleurs planteurs du groupe. Étonnamment, il m’a repoussée presque aussitôt. «Fais ben attention, ma grande. Tu changes pas mal trop.» Moi qui me sentais prête à lui avouer que j’avais bénéficié de l’aide de Pete, l’autre contremaître à Kennings, je recevais un message clair. C’était hors de question. Toutes ces rêveries m’attristent en fin de compte.

Dans l’autobus, on s’impatiente. Un grondement sourd se perçoit de l’extérieur. La rumeur à propos de ce qui vient de se passer va bon train. Tant pis. Je n’ai pas le choix. Je dois affronter la grogne.

En apparaissant à bord du véhicule, comme je m’y attendais, on me juge, on me condamne là aussi. La tête haute, je m’étonne moi-même du courage dont je fais preuve pour les observer à mon tour, soutenir leur regard les uns après les autres. Je me sens pleine de la force de celle qui ne se reproche absolument rien. En avançant lentement dans l’allée, je réalise que ce sont toutes les femmes d’expérience qui persistent à me toiser sans ménagement.

Depuis le temps, j’ai appris leurs noms. Je m’attarde davantage à celle qui a assisté aux gentillesses de Pete à mon égard quelques jours plus tôt. Celle-là se prénomme Nicole. La haine se lit en grosses lettres dans ses yeux. Est-ce de l’amertume ou de la jalousie qui la rend tendue comme une corde d’arc, prête à décocher des flèches empoisonnées? Pour quelle raison? Vraiment, je ne comprends pas. Les choses vont trop loin. Tout cela est démesuré en comparaison du simple fait d’avoir accepté une pauvre petite fleur.

Dès que je trouve un siège libre, je m’y glisse jusqu’à la fenêtre. Je ferme les yeux. Cette semaine nous a tous éprouvés, d’une manière ou d’une autre. Au moins, en ce vendredi, la pluie semble enfin vouloir nous donner un réel répit.

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