La bûcheronne à son père

Chapitre deux

Devant mon insistance, mon père et moi prenons place à bord du vieux Plymouth Satellite. Je ne pense qu’à une chose: me trouver de bonnes chaussures. Il ne nous reste plus qu’une heure avant la fermeture des magasins. Je suis fébrile pour de simples bottillons!

Avec un plaisir nouveau ce soir-là, je savoure le temps que je passe en compagnie de mon père. Déjà que grâce à lui, j’ai pu mettre la main sur de bonnes bottes, miraculeusement à prix réduit en plus. Tout de suite après le souper, au sous-sol, nous fouillons dans diverses caisses de rangement, à la recherche d’une partie du reste de l’équipement dont j’aurai besoin: sac à dos, boîte à lunch, gants de travail.

Du fond d’un vétuste coffre en bois de toute évidence fait à la main et peint turquoise, papa retire sa collection personnelle de casques durs qu’il a portés dans le temps pour la compagnie qu’il a toujours appelée L’Abitibi. Parmi ceux-ci, il s’en trouve un brun foncé, très rond, au rebord retroussé. Je m’en affuble et monte à la cuisine en courant et en rigolant comme lorsque j’étais gamine. Le défilé loufoque que j’offre à ma famille provoque le fou rire général. Il y a de quoi. Ce couvre-chef semble sorti tout droit de la guerre de Cent Ans!

Pendant qu’Adrien Boisclair accorde à sa fille le temps de s’amuser et de se défouler un peu, je ne remarque pas que lui, subtilement, dissimule ses craintes. Il espère qu’un moment opportun se présentera pour me mettre en garde. Selon lui, j’ai beau être majeure, je suis bien loin d’imaginer le côté sombre des conditions de travail qui m’attendent. Il a sûrement raison. Mais, me les révéler moins de deux jours avant que je ne commence, c’est déjà trop tard. Il choisit donc de ne rien me dire et se force à accepter que mes découvertes, je les ferai par moi-même.

Ce soir, je lui répète combien je suis reconnaissante de l’aide qu’il m’apporte. Je garde pour moi ma joie de profiter de l’attention de mon père comme jamais. Inutile de l’embarrasser devant les autres. J’ai l’impression qu’il envie peut-être sa fille.

*

Jeudi. Aux petites heures, je ne dors plus, surveillant les aiguilles du cadran, l’estomac tout à l’envers. Ai-je ce qu’il faut pour bien exécuter ce travail? Devrai-je subir l’humiliation et m’avouer vaincue dès le premier jour? En même temps, quelque chose me pousse à vouloir impressionner mon père. J’étais en train de me brosser les dents hier soir quand il est venu me parler. D’un air sérieux, il m’a prévenu qu’à cause du débrayage, parmi mes futurs compagnons de travail, je dois m’attendre à côtoyer plusieurs femmes, des conjointes de grévistes de l’usine. Parce que toutes n’ont pas été choisies d’emblée, sans que personne sache vraiment pourquoi, ma présence sera probablement remise en question. Je me suis abstenue de lui parler de ce que j’ai vu et entendu au bureau de placement. Papa redoute que l’on me prenne pour une voleuse d’emploi. Tout ça m’a trotté dans la tête une bonne partie de la nuit.

Les aiguilles marquent quatre heures moins dix. Sans bruit, je quitte la chambre, réveil à ressorts en main. Dans la salle de bain, je désamorce l’alarme et le laisse sur la lessiveuse. Les petites ne se sont rendu compte de rien. Ma débarbouillette humide sur mon visage et dans mon cou m’apaise un peu. Je prends une grande respiration. Le moment est venu. Dans la cuisine, le sourire me revient. Mon père s’affaire comme un bon. Il s’apprête à jeter dans une poêle en fonte bien chaude deux œufs et une grosse tranche de baloné. Les rôties sont beurrées.

— C’est gentil. Mais, je n’ai vraiment pas faim.

— L’appétit vient en mangeant, ma cocotte.

Encore un de ses proverbes! Quand mon père se change en jovialiste, rien ni personne ne peut l’arrêter. Je capitule et me mets à grignoter le coin d’une rôtie. L’odeur alléchante qui remplit la pièce réveille mon estomac. Mon corps se doute plus que moi qu’une journée de travail physique exige d’être nourrie. Je finis par avaler tout ce que papa m’offre quasiment sur un plateau d’argent. Sa présence me rassure au-delà des mots. Même en demeurant avares de paroles en cette fin de nuit, nous vivons notre nervosité respective dans une sorte d’harmonie. Un non-dit éloquent. Il sera là, exprès pour moi, fidèle au poste tous les matins.

*

Deux heures trente de route, juste pour se rendre à la plantation. La rivière Kenning n’est pas à la porte. Du temps mort à volonté utilisé afin de s’observer les uns les autres.

De premier abord, j’ai la désagréable impression d’être la petite princesse, sans expérience et fragile comme de la porcelaine. Pourtant, au travers des hommes qui forment la majorité, les femmes prennent une place surprenante. Ce qui saute aux yeux, et aux oreilles aussi, c’est l’attitude virile qu’elles adoptent, s’exprimant avec plus de jurons que j’ai pu en entendre de toute ma vie et mastiquant de généreux morceaux de gomme à mâcher. Elles font penser à une sorte de brigade spéciale. «L’association des femmes de grévistes. Les femmes d’expérience.» Difficile de ne pas reconnaître la tension négative à laquelle mon père faisait allusion. Le mieux pour moi sera de garder mes distances.

Les paysages que je découvre par la fenêtre plutôt opaque alternent entre ceux utilisés pour l’agriculture et la forêt. À un certain moment, les épinettes gagnent la partie, en même temps que l’asphalte disparaît. Aucun panneau de signalisation ne borde le chemin depuis qu’on a quitté la petite municipalité de La Reine, à une vingtaine de milles de La Sarre. Le chauffeur doit effectuer un court arrêt à l’hôtel du village.

Deux hommes montent à bord et se présentent. Les contremaîtres responsables du projet Kennings. Ils s’en tiennent à leur prénom: Pete et Simon. Puis, l’équipage repart sans autorisation d’aller au petit coin. Horaire serré à respecter.

Le chemin emprunté par la suite avance lentement et traverse de part en part une grande cour qui, en fait, est celle d’un cultivateur de l’endroit. La route passe entre sa maison et l’étable à côté. Tout près de celle-ci siège un immense tas de fumier fumant dans la fraîcheur du matin. Puis, plus rien. Que la forêt à perte de vue. De quoi se sentir toute seule au monde, vulnérable, ballottée entre peur et fascination.

Mon rêve éveillé prend un tournant très réaliste. L’autobus se met à se comporter comme un vieux rafiot voguant sur une mer houleuse. Le chemin s’est transformé en sentier étroit, criblé de trous et de crevasses impressionnants par leur largeur, mais encore plus par leur profondeur. Je dois garder les yeux rivés sur le dehors. Sinon, je vais avoir la nausée. À plusieurs reprises, je remarque des sections de voie ferrée, parallèle au chemin au travers de touffes d’herbes longues et de bosquets d’aunes. L’avancée au ralenti rend la traversée interminable.

Enfin, l’autobus s’immobilise. Tout le cortège prend du temps à s’en rendre compte, s’attendant au millième à-coup que le véhicule doit donner pour passer bosses et creux abrupts. Puis, tous, en même temps, sortent de la torpeur généralisée de la dernière heure de route. À destination, un orignal se tient là, bien droit, tout panache dehors.

La bête majestueuse fait office d’un bien curieux comité d’accueil. L’agitation soudaine me fait sourire. Tous se lèvent d’un bon pour s’approprier une fenêtre, s’exclamer et jauger du poids, en livres, de viande à fondue qui leur file sous le nez. Bien évidemment, le cervidé disparaît dans les bois. Il laisse toute la place à la désolation qui me fait douter.

Comment suis-je arrivée là? Où est-il, le champ très vaste où, à la fin de ma journée de dur labeur heureux, j’aurais pu admirer de grandes rangées de petits conifères vert tendre, offerts aux bontés de la pluie et du soleil? À la place, je constate une dévastation à perte de vue.

D’énormes bulldozers, immobilisés plus loin et dégageant de pestilentielles odeurs de carburant, ont rasé des centaines d’arbres matures. Les corps-morts s’entremêlent au sol.

C’est à n’y rien comprendre. De chaque côté de ces travées improvisées, on a épargné quelques épinettes sur trois ou quatre pieds de largeur, formant ainsi une sorte de mur marquant des espèces de corridors.

Un de ceux-ci m’est immédiatement assigné. Je reçois une première chaudière remplie de jeunes plants. Cette présentation me surprend. Je m’attendais à trouver les pousses dans des caissettes divisées en compartiments individuels.

Puis, on ordonne à tous, par la voix du dénommé Simon, de déposer les havresacs dans un même endroit près de la machinerie. On nous intime aussi de maintenir un bon niveau d’humidité au fond de la chaudière. Être pris à mettre en sol des plants aux racines séchées provoquerait l’expulsion sans appel.

Ce contremaître, qui me semble bien jeune pour occuper un tel poste, se prend au sérieux. Un peu trop, à en être désagréable. En fait, il paraît franchement mal à l’aise. Plus de femmes qu’à l’habitude dans ses troupes? Je n’y connais rien. Mais de toute évidence, le groupe est plutôt disparate. Parmi nous, il y a aussi des étudiants de deuxième année du cours de technique forestière au Collège du Nord-Ouest. Des stagiaires. Ils sont obligés de passer une dizaine de minutes ensemble durant leur pause du dîner et en fin d’après-midi, afin de remplir des documents de toutes sortes, classés dans trois cartables qu’ils transportent dans une caisse de lait en plastique bleu.

Avant que le signal du départ ne soit donné, j’aperçois les femmes des grévistes qui harnachent à leur taille une énorme ceinture, munie d’une grosse poche de chaque côté. Sans ménagement, elles vident le contenu de leur cuve pour les remplir. Vivement, elles disparaissent. Elles savent exactement ce qu’elles ont à faire, de quelle façon elles doivent procéder. Pas moi. Je suis dépassée, presque triste. Complètement incompétente, en vérité.

Il est temps de passer à l’action. Je fais donc comme les étudiants en foresterie et ramasse une courte pelle carrée ne sachant vraiment par où commencer. Le contremaître Simon a choisi de diriger les cégépiens et les rejoint avec empressement. C’est celui dénommé Pete, le second chef d’équipe aux cheveux aussi noir que son collègue les a blond, qui se décide à venir à ma rescousse.

Tout ce que je souhaite est qu’il m’indique un point de départ au plus vite. Ce costaud à l’air ahuri agit comme si m’aider représente un poids colossal sur ses épaules, qu’il a larges et musclées à souhait pourtant. Au moment où il ouvre la bouche, je comprends. Pete s’exprime fort péniblement en français. Soulagée de constater qu’il ne veut pas seulement m’éviter, je lui offre mon plus beau sourire. «That’s O.K. Explain to me in english. I’ll understand.»

*

L’heure du midi arrive vite. Je ne suis parvenue à ravitailler ma chaudière que deux fois. Je n’ai donc planté que cent cinquante futurs arbres. Me voyant un peu abattue, Pete croit nécessaire de m’expliquer que mon rythme est trop lent. Comme si je ne m’en étais pas rendu compte! En guise d’encouragement, tout de même, il me complimente sur la qualité de mon travail. Rien à redire du côté de ma coupe en forme de « L » bien nette. Je respecte aussi la distance de six pieds entre chaque pousse. Mais, rien ne sert d’’exagérer. Je dois simplement cesser de vérifier la justesse de chacun de mes gestes, de regarder derrière moi pour m’assurer de demeurer bien en ligne. Selon lui, je peux avoir confiance en moi et avancer droit devant. Pour finir, il me promet que j’arriverai à devenir ten times better dans moins d’une semaine. Tout de même, le retard à rattraper me semble gigantesque.

Du côté des travées occupées par les femmes d’expérience, des dizaines et des dizaines de chaudières vides et même empilées donnent raison au surnom que j’ai trouvé pour les désigner. Mon sandwich reste à peine entamé dans mes mains sales et déjà endolories. Je repense aux paroles de Pete. L’ampleur de la tâche me coupe l’appétit. La soif me tenaille. Ma gourde ronde en aluminium s’allège trop rapidement.

Je me force à avaler la moitié de mon lunch et décide de laisser le reste de ma réserve d’eau dans mon sac. Je ne me désaltérerai qu’en fin d’après-midi, lors du retour à La Sarre. Une montée de tristesse profonde m’assaille en pensant à la maison chez mes parents, à sa chaleur réconfortante.

Au coup de sifflet, je n’ai pas le choix de me ressaisir et je repars aussitôt en emportant deux seaux cette fois. Je m’éviterai bien des pas et, du même coup, j’espère gagner du temps.

Il est à peine quinze heures lorsqu’on nous ordonne d’arrêter. J’achève quand même de planter les quelques pousses qui me restent avant de retourner au lieu de rassemblement. Puisque le total du jour ne se calcule qu’avec les seaux complètement vidés, je m’active et arrive à me pointer, bonne dernière, au bout de la file. Dépassant tout le monde d’une tête, Pete, dès qu’il me voit, me fait un léger signe d’approbation. Cette délicatesse me touche plus que je ne l’aurais cru.

Mais, je dois revenir bien vite sur terre en entendant les résultats de mes consœurs: quatre cents, quatre cent cinquante, et même cinq cents arbres plantés. Tout ça, dans cette seule première journée! Avec mon maigre total qui me fait honte, l’envie de tout abandonner ébranle mes bonnes intentions.
Mon tour venu, je murmure un timide «cinq» à Simon. Il calcule rapidement et prend en note la somme obtenue sur la feuille qu’il tient dans ses mains. Je n’ai pas droit à un traitement de faveur. Il lance tout haut le plus sérieusement du monde: «Deux cent cinquante!» Ainsi identifiée comme la pire du groupe provoque des ricanements de celles, que, pour moi-même, je déclare officiellement et sur-le-champ mes premières vraies ennemies à vie. Cette situation me pique au vif. La fille d’Adrien Boisclair n’a pas dit son dernier mot. Pas question de m’apitoyer sur mon sort.

Votre avis sur “La bûcheronne à son père - Chapitre deux”

  1. Encore, encore Lucie! 🙂
    P’tite remarque : il te manque le mot « yeux » dans cet extrait : « Ce qui saute aux YEUX, et aux oreilles aussi, »
    J’ai hâte de lire la suite!