La bûcheronne à son père

Chapitre cinq

Plus rien que cinq jours avant que cette expérience de reboisement à Kennings ne se transforme en un souvenir d’été. On m’attend au centre hospitalier dès la semaine prochaine.

J’aurai appris quelque chose de nouveau sur moi. Tout mon être respire mieux dans la nature. Il y a aussi tout ce que j’entends, comme si j’avais été atteinte de surdité jusqu’à maintenant: le vent, le craquement des hautes cimes, les grouillements des rongeurs. Des heures durant, ceux-là me soustraient aux bruits de tous les genres de moteurs autour de nous habituellement. On dirait qu’on ne s’aperçoit de la présence d’un irritant que lorsqu’il disparaît. D’un coup, il nous manque. Puis on prend conscience qu’il était de trop. À l’idée de me retrouver confinée au sous-sol de l’hôpital, au milieu de la machinerie qui lave, essore et sèche à plat des centaines de draps; dans une vapeur étouffante, sans aucun chant d’oiseaux et encore moins de senteurs boisées; sous la supervision d’une bonne sœur au lieu de Pete; j’en ai mal au ventre.

La semaine prochaine, je n’embarquerai plus à bord de l’autobus scolaire trop tôt le matin, en même temps que le soleil se montre le bout du nez et que la chanson à la mode de Daniel Hétu joue invariablement à la même heure, entre La Sarre et La Reine. Dans la buanderie, pour se parler entre nous, on doit crier. Dans l’ambiance des bruits mécaniques, écouter de la musique devient complètement impensable.

Je t’attendais, mon cœur était plus glacé que l’hiver… Allez viens, on va s’aimer tendrement tout là-haut sur un rayon de soleil… Allez viens, voir le printemps qui s’éveille dans le cœur des amants…

Les paroles du chanteur de charme me reviennent en boucle, se superposent aux autres sons émis par le poste de radio de notre carrosse de fortune. Je ferme les yeux tandis que je me laisse bercer par elles. C’est permis de rêver, comme le dirait papa.

Le soleil du début d’après-midi est intense. Une autre fin me rend maussade. Le printemps le plus réel de mon existence s’en va, lui aussi.

J’achève de boire mon dernier pot d’eau. J’aurais dû faire plus attention, car, maintenant, j’ai besoin d’aller au petit coin. Puisque les travées à peine séparées les unes des autres n’offrent pas d’endroits discrets où me soulager, je n’ai pas le choix. J’enfonce ma pelle, où je suis rendue, et me hâte d’atteindre la toilette sèche située au campement de base.

Je pique à travers les corridors et prends garde aux jeunes pousses. Je suis en train de sortir du boisé lorsque j’aperçois au loin Nicole qui se dirige tout droit de l’autre côté des latrines. Mais, c’est mon sac à dos qu’elle tient dans ses mains! J’ai le réflexe de rester dissimulée. La femme d’expérience – une vraie experte de la manigance, on dirait bien – ne semble pas m’avoir vue. J’avance derrière elle, en essayant le plus possible d’esquiver ce qui, au sol, pourrait annoncer ma présence.

— Tu te prépares à me faire inculper de quoi, au juste, cette fois?

Nicole sursaute, mais ne tente pas de se sauver. Elle n’a pas souvent entendu ma voix, mais sait parfaitement qui se trouve derrière elle. Celle qui est en train de fouiller dans mon havresac se retourne et sans gêne, braque son regard sur moi comme si c’était moi, la fautive.

Des dizaines de plants à moitié écrasés y sont entassés et débordent de l’ouverture.

— Mais qu’est-ce que… pour l’amour! Pourquoi? Je ne t’ai rien fait, moi!

Elle garde l’attitude plutôt choquante de celle qui se croit dans son droit. Elle me brave, sûre d’elle.

— On le sait bien, que t’as tout fait pour bien paraître auprès de Pete McKnight. Pis là, par hasard, tu fais partie des meilleurs planteurs.

— Comment, par hasard?

Cette détraquée exagère. J’enrage qu’elle ose me traiter de profiteuse! Elle me donne l’envie folle de l’engueuler à mon tour. Elle a beau se sentir frustrée par je ne sais quoi, comme sa situation familiale pas aussi rose qu’elle l’avait rêvée le jour de ses noces peut-être, je ne mérite rien de ce qu’elle me fait subir.

— C’est peut-être le commérage que vous entretenez, ta gang et toi, qui nuit à vos performances. As-tu pensé à ça? Laissez-moi donc tranquille!

D’elles toutes, je commence à en avoir plus qu’assez.

— Va chier, têteuse! T’as pas ça à maison, toé, un homme qui tourne en rond parce qu’il a plus d’job.

J’ai peut-être vu juste. La peur de Nicole est réelle. Ça me paraît de plus en plus évident, au fur et à mesure que je retrouve mon calme. Un auteur, je ne me souviens plus duquel, a déjà dit que l’on protège des émotions par la vulgarité. Les gros mots cachent les sentiments profonds. La partie n’est pas à la veille d’être gagnée.

— Qu’est-ce que ça peut bien faire? Ça n’a rien à voir.

— Fais pas l’innocente, mam’selle Boisclair. On le sait toutes, que tu te démènes pour qu’on te prenne.

— Mais de quoi parles-tu? Choisie pour faire quoi?

Nicole achève de se vider le cœur.

— Fais-moi pas accroire que t’es pas au courant qu’après Kennings, les meilleurs vont être engagés sur le projet à Cochrane. Un contrat encore plus payant pour au moins un mois sinon deux. Nous autres, on en a besoin de cet argent-là. Pas toi!

Qu’est-ce qu’elle raconte? J’aurais peut-être une chance de rester auprès du contremaître anglais encore quelque temps? En un éclair, se met à défiler dans ma tête l’image d’un décor sauvage teinté de vert et de brun, coiffé d’un ciel bleu à peine parsemé de petits nuages laiteux. Au premier plan se tient un homme. Pete. Pete McKnight. Ma rêverie s’efface aussi vite qu’elle m’était apparue.

Nicole réalise qu’elle s’est trompée. Elle regrette de m’en avoir autant dit. Elle lance mon sac par terre et s’approche de moi, prête à poursuivre l’affrontement. Peut-être pas tout à fait, après tout. Je sens qu’elle change de stratégie. Nicole, à présent, tente de me sensibiliser à sa cause.

— Si tu viens à Cochrane, nous autres, on va être séparées. Y prennent juste les cinq plus productifs. Y faut qu’on y aille, les filles pis moi. Travailler dans les bars des grandes soirées de temps pis servir dans les restaurants, c’est ben pire que de planter, crois-moi. T’es encore chez tes parents, tu sais pas ce que c’est d’avoir des comptes à payer.

Nicole semble incapable de ne pas m’insulter. Ses actions comme ses paroles sont maladroites, mais je ne peux m’empêcher d’éprouver une certaine pitié pour cette jeune femme. Nous sommes presque du même âge, à bien y penser. En plus, elle a visé droit dans le mille. Comment pourrais-je comprendre les obligations du mariage, d’une vie de couple au quotidien? L’ambiance provoquée par l’arrêt de travail à la scierie doit inévitablement engendrer bien des inquiétudes. De nous deux, c’est bien Nicole, la femme d’expérience. Pas moi. Mes propres parents ne laissent rien paraître de ce genre de difficultés et mon père se trouve dans la même situation que le mari de Nicole. C’est à mon tour de vivre de la culpabilité.

— Je ne suis pas une croche, Nicole. Ce que tu t’apprêtes à me faire encore pour que je passe pour quelqu’un de malhonnête, c’est vraiment pas correct. Je tiens à ma réputation, bien plus qu’à un emploi.

— Comme ça, tu vas refuser le nouveau contrat pour nous laisser notre chance? rétorque-t-elle avec une joie qu’elle ne prend pas la peine de dissimuler.

— Je n’ai pas dit ça. Je ne le sais pas, ce que je vais faire ou pas. Il reste une semaine. Vous avez le temps d’améliorer vos résultats. Si personne ne m’en a parlé avant, c’est peut-être qu’on ne pense pas à moi, tout simplement.

Qu’est-ce que je dis là? Pourquoi lui faire croire que je pourrais aller à Cochrane, présumer que je pourrais annuler mon engagement à la buanderie? Mais d’un autre côté, n’est-ce pas une bonne idée de ne rien promettre? De cette manière, j’ai plus de chance de pouvoir compter sur la bonne volonté de mon opposante et de ses copines. Tout ce que je souhaite, c’est qu’elles me fichent la paix une fois pour toutes.

Après que Nicole ait remis les pousses écorchées dans la sacoche de sa grosse ceinture de cuir, nous partons dans des directions différentes sans nous saluer. L’entente tacite est scellée.

*

Me voilà de retour dans la forêt heureuse et malheureuse en même temps. En ce dernier lundi matin à Kennings, j’en sais trop. Il existe une occasion inespérée, un sursis. Le dilemme dans lequel m’a plongée Nicole, bien innocemment, me torture l’esprit et le cœur. Je n’ai eu que cela dans la tête durant toute la fin de semaine.

À midi, de mon demi-sandwich, je ne peux en ingurgiter qu’une petite bouchée. Un seul désir m’habite. Me retrouver là où Pete sera dépêché. Je dois trouver le moyen de ne pas retourner travailler en ville. Qu’est-ce qui me retient, réellement, d’essayer de m’intégrer au nouveau groupe?

Mon contremaître anglais, je ne l’ai vu nulle part aujourd’hui. C’est la première fois qu’il n’est pas avec nous à la plantation. Plus tard, dans l’autobus, on raconte qu’il a hérité d’une certaine tâche de bureau pressante. Simon sourit quand il s’aperçoit que cette nouvelle me déçoit.

À l’approche du jour où l’on va déterminer qui accédera au prochain projet, autour de moi on en discute ouvertement. Le nombre de candidats est restreint et les revenus potentiels plus qu’intéressants. Nicole ne m’a pas menti. Au lieu d’une pelle, là-bas, on utilise un plantoir à pistolet. Cet outil permet d’accélérer considérablement la mise en terre. Moins d’employés à engager, c’est ce qui permet de donner un meilleur salaire aux élus.

*

Faire partie de ce groupe des meilleurs reboiseurs me tente de plus en plus. Même en l’absence de Pete, si cela devait arriver. C’est simple. Ce que j’aimerais serait de passer le reste de l’été dans le bois.

*

Je ne sais pas ce qui me prend. Vouloir laisser de côté toute précaution, cela ne me ressemble pas. Je ne me reconnais plus. Pete n’est toujours pas revenu.

*

Mercredi matin. En me rendant dans le secteur qui m’est attribué, je prends mon courage à deux mains. On dirait que Simon m’y attend. Depuis qu’il est le seul contremaître, ses ordres, il les aboie à distance. Mais aujourd’hui, il me regarde différemment. Il veut me parler. Serait-ce de la gentillesse, quelque chose comme de la clémence, dans ses yeux? J’en doute. Cet homme ne m’inspire pas du tout confiance.

— Je tenais à te dire. Aucune nouvelle de Pete. Les patrons ont peut-être décidé de le garder à Cochrane pour de bon. C’est bien tant mieux, si tu veux mon avis. De toute façon, ça sert à rien qu’il revienne ici. Je m’arrange très bien sans lui.

L’être le plus désagréable au monde ne connaît pas l’empathie et n’a même pas eu envie d’enfiler des gants blancs. Simon se fait plaisir à me faire du mal.

— Va falloir que tu t’organises toute seule, Émilie Boisclair.

Pour éviter de me mettre à pleurer devant lui, pour lui refuser ce bonheur, je pars. Planter vaut mieux que subir ce tyran blond. Je me dépêche. Il n’y a qu’une chose à comprendre. Tout est fini. Plutôt, rien de ce que j’ai souhaité de toute mon âme n’aura la chance de commencer. Puisque je suis seule à présent, à la sueur sur mon visage se mêlent mes larmes silencieuses.

*

Jeudi, quinze heures. Le moment de dévoiler la liste des candidats potentiels en vue du projet de Cochrane a sonné. Pour justifier ses choix, l’unique contremaître toujours en poste annonce d’abord à voix haute les meilleurs résultats. J’ai réussi à atteindre de nouveaux sommets. Totalement et entièrement par moi-même, ma moyenne de cette dernière semaine a grimpé à plus de neuf cents arbres par jour.

Nicole et ses amies sont parvenues à faire admirablement bien elles aussi. Parmi les gagnants, on ne trouve que des candidates! C’est une première qui, ajoutée au fait que mon nom y figure, tire une grimace à notre supérieur hiérarchique. Pour me venger un peu, je lui décoche un large sourire. Je le fais disparaître aussitôt qu’il ne regarde plus dans ma direction. Si je le voulais, je pourrais me joindre aux quatre autres planteuses, mais pas Nicole. Nous devrons donner notre réponse définitive demain matin.

Tout le long du trajet nous ramenant à La Sarre, j’ai peur que mes ennemies m’engueulent devant tout le monde. À ma grande surprise, c’est le contraire qui se produit. Un silence lourd s’installe et contamine l’habitacle d’un bout à l’autre.

Ma bêtise m’apparaît d’un seul coup. Je me lève de mon siège, m’avance dans le milieu de l’allée. Le contremaître le plus désagréable que j’aie connu s’étonne de me voir faire. Il détourne son regard comme si, par la fenêtre sale, quelque chose exigeait toute son attention. Pour ne pas perdre pied, je me retiens aux hauts des banquettes. Après quelques pas, je m’arrête. J’ai besoin de prendre une grande respiration. Devant moi, à l’arrière de l’autobus, le clan des femmes des grévistes continue d’afficher une puissante solidarité envers et contre tout. Elles me dévisagent sans sourciller. Le mieux est d’en finir au plus vite. J’ouvre la bouche avant de changer d’idée. «C’est correct, les filles. Je vous souhaite bonne chance à toutes.» Je ne peux m’empêcher de jeter un dernier coup d’œil du côté de Nicole. La pauvre qui en endure depuis trop longtemps rayonne. Nicole, je le constate enfin, est une très jolie personne.

De retour à mon banc, les conversations reprennent et s’intensifient. Bientôt, une belle cacophonie m’enveloppe et m’isole des autres. Pendant un court instant, je me demande si ma décision est sensée. Puis, la réponse ne tarde pas à venir, car je respire mieux.

*

Au beau milieu de la nuit, n’en pouvant plus, je me lève. Je me rends au salon. J’ai pris soin d’apporter quelques feuilles de cartable, un stylo et une enveloppe.

Le besoin de jeter des mots sur papier prend la forme d’une lettre. Une lettre adressée à Pete, le contremaître anglais de l’été de mes vingt ans. «Hello Pete. I just want to say thank you. For your help. For everything. I learned a lot these past few weeks. First, I learned to do more than I thought I could. Also, I learned how much I like the woods. This work experience will stay with me for the rest of my life. I just know it because… well, because this spring for the first time I fell in love. É. Boisclair.»

Voilà. C’est écrit. Je ne me relis pas. Ma main s’est voulue la porte-parole d’une sorte de point final, aussi nécessaire que d’arracher une dent branlante qui risquerait de m’étouffer sinon. La feuille pliée en trois, je l’insère dans l’enveloppe. Le goût de la colle me ramène au temps présent. Je glisse la missive sous mon oreiller, au moment de retourner au lit, le cœur un peu plus léger. Néanmoins, le sommeil continue de me bouder.

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