Emprisonnées

Ce matin, debout devant le miroir de la commode, les doigts d’une femme vêtue d’un peignoir élimé vert pomme fouillent ses cheveux en bataille, à la recherche d’un reste de coloration. Estelle s’est levée de bien mauvaise humeur et puisqu’elle n’a personne à qui faire la tête, elle s’en prend à sa tignasse.

Elle tarde toujours. Elle le sait pourtant. Sans teinture, ses yeux perdent de leur reflet, cette petite étincelle additionnelle sur laquelle elle compte pour tricher sur son âge. Leur bleu, très pâle, se dilue, comme sur le point de s’éteindre. L’ensemble de tous ces tons de gris donne l’impression qu’Estelle déclare forfait. Elle soupire.

Retourner s’enfouir sous les couvertures ne servirait à rien. Dehors, la neige tombe en rafales. Les bourrasques ont fait paniquer le clapet de la hotte de cuisine une bonne partie de la nuit. Son samedi de congé s’annonce déprimant. Elle déteste le mois d’avril. Ce sale hypocrite s’amuse toujours à créer de faux espoirs. Après cette tempête, il en sortira de sa réserve une ou deux autres, juste pour le plaisir d’en remettre.

Sans entrain, elle ajuste son casque d’écoute et commence à pédaler. Estelle n’enfourche son vélo stationnaire qu’en dernier recours. Ce qu’elle préfère, c’est aller marcher d’un pas énergique en se laissant envelopper par le décor. Les quelques maisons distantes marquent ses repères. Les champs autour se terminent à l’orée de la forêt, au dernier plan. Le paysage semble composé de mille variantes. Sa promenade quotidienne l’aide à se recentrer et surtout, elle l’oblige à respirer à fond.

Une demi-heure plus tôt, un bon café aurait pu relancer sa journée, si le nuage de lait n’avait pas été caillé. Elle regardait le givre dans la fenêtre surplombant l’évier, un voile au motif de plumes d’oie blanche déposées dans tous les sens. Subjuguée, elle se disait que seule Dame Nature pouvait produire un tel tableau dans la tourmente. Les grumeaux, eux, envahissaient allègrement sa tasse. Après s’être rincé la bouche et avalé d’un trait un grand verre d’eau froide, Estelle n’avait pu retenir un autre soupir.

*

Tenter l’expérience numérique lui est venu d’une consœur de travail qui ne cesse de faire l’éloge des livres audio. C’est tellement pratique au gym! Tu n’as qu’à les télécharger sur ton téléphone cellulaire, lui avait-elle expliqué. C’est pas compliqué et, sans blague, j’en oublie que je suis en train de m’entraîner!

Cette nouveauté technologique lui a d’abord tiré une grimace. Estelle adore lire. Romans, biographies, essais, tout l’intéresse. Elle a même mis au point son propre rituel. En début de soirée, elle doit: fermer la radio ou la télé après le bulletin de nouvelles; passer à la salle de bain et s’assurer que ses lunettes et son verre d’eau pétillante (ou une bière froide à l’occasion) se trouvent à côté de la pile de bouquins sur la table d’appoint. Enfin, elle peut se blottir dans son bon vieux fauteuil à bascule et se laisser transporter.

Alors, vraiment, elle ne comprenait pas qu’on puisse avoir envie de lire par les oreilles. Elle ne s’imaginait pas ne pas tenir entre ses mains l’œuvre de papier, achetée ou empruntée à la bibliothèque. Pourquoi se priver de la choisir, de céder au charme d’une jaquette attrayante ou d’être intriguée par une quatrième de couverture mystérieuse? Comment ressentir la panoplie d’émotions que procure la lecture d’un roman si on ne voit pas, si on ne touche pas les mots? Par curiosité, Estelle en discuterait tout de même de ces fameux balados, dès jeudi, quand elle verrait sa fille.

Lors de leur souper hebdomadaire, sa grande extravertie avait parlé de la progression de ses projets artistiques et du bonheur de n’avoir, comme sa mère, aucune attache sentimentale la contraignant à les négliger. Estelle avait opiné de la tête. Oui, le célibat offrait cet avantage. Son unique enfant n’avait pas peur de sa liberté. Elle la célébrait, embrassait l’univers sans gêne ni retenue. Des larmes de fierté avaient commencé à embrouiller sa vision.

Feignant de s’apercevoir par hasard que les deux femmes avaient fait honneur à la bouteille de pinot noir, Estelle l’avait empoignée et s’était levée. Préparer une pleine théière de Earl Gray lui avait permis de cacher son sursaut d’émotivité. En attendant que l’eau bouille, elle avait disposé les coupes à dessert sur le comptoir. Le dernier service se composait de crème glacée Coaticook à la vanille, nappée de confiture maison. Les minuscules fraises des champs baignaient dans le bonheur, un sirop mi-sucré rouge vif. La couleur lui rappelait juillet, la chaleur étouffante et ses doigts restés tachés durant des jours.

À son retour à table, Estelle avait déposé le plateau. Le moment était venu de tenter sa chance. Est-ce que tu y connais quelque chose, toi, aux baladodiffusions sur le web? À son grand étonnement, elle n’avait essuyé aucun commentaire désobligeant quant à sa tendance à résister aux changements, particulièrement dans le domaine des nouvelles technologies. D’emblée et avec enthousiasme, sa fille lui avait suggéré d’essayer un podcast du style feuilleton. Une histoire en quelques épisodes serait parfaite, l’encouragerait à tenir le coup quand le mauvais temps la force à une randonnée statique à l’intérieur. Tu trouveras moins ridicule de… attends, que je me souvienne de ce que tu m’as dit un jour. Ah oui! Tu trouveras moins ridicule de mouvoir tes jambes même si elles ne te mènent nulle part. Sa brillante progéniture ne manquait jamais une occasion de s’amuser à ses dépens. Mais bon, elle en avait tout de même appris un peu plus. Et comme elles en ont l’habitude, elles avaient fait la paix dans les bras l’une de l’autre avant de se quitter, heureuses d’avoir partagé une agréable soirée, déjà impatientes de se revoir la semaine suivante.

*

Les immenses flocons continuent de tomber dru, comme chaque fois que l’hiver menace d’annuler le printemps. Puis, le vent entre dans la mêlée. Forcée d’admettre que la situation ne s’améliore pas, Estelle décide de se chercher un balado. Pas de doute, il y en a beaucoup et pour tous les goûts. Son choix s’arrête sur un récit judiciaire qui lui paraît prometteur. Au même moment, on sonne à la porte.

Estelle ouvre après avoir tenté d’y voir quelque chose par la fenêtre de côté. Personne. Des traces de pas, creusées dans près de trente centimètres de neige, indiquent qu’on s’est d’abord rendu jusqu’à la boîte aux lettres. En vitesse, elle chausse ses bottes et va récupérer une grande enveloppe. Le tapis d’entrée a eu le temps de recueillir une belle quantité de flocons.

À l’intérieur du paquet, elle découvre un petit coffret. Il contient des écouteurs stéréo tout neufs, gracieuseté d’une donatrice désirant rester anonyme! En guise de signature, sa fille a inscrit une suite de bisous en plus d’un dessin: la face d’une bonne femme-sourire coiffée de rayons de soleil et offrant un superbe clin d’œil aux longs cils.

La baladodiffusion, pour Estelle, c’est une première. Il n’est pas encore neuf heures. Après seulement quelques minutes d’audition, aucun doute ne subsiste. Elle pédalera tant et aussi longtemps que durera cette version moderne du radio-roman.

[…] Nadine Paquette et Gary Madaire partagent leurs jours et leurs nuits depuis treize ans. Dans la petite ville ontarienne qu’ils habitent, tout le monde connaît ce duo d’amoureux. On les appelle The lovebirds. Personne ne songe à remettre en cause, après toutes ces années, la solidité de leur union.

La rencontre de ces âmes sœurs était écrite dans le ciel. Les chemins de Nadine et Gary se croisent tout d’abord à l’usine où ils travaillent. Déjà dans la trentaine, ils ne perdent pas de temps. Vivre ensemble va de soi puisqu’ils s’entendent si bien.

Le couple adore faire la fête. Il reçoit aussi souvent qu’il est convié, et avec grand plaisir chaque fois, jusqu’à l’automne 2010, alors que, à l’aide d’un fusil de chasse, Nadine vise la tête de Gary et tire sur lui à bout portant. […]

Aucun effet sonore n’enrobe la présentation. En guise d’introduction, la narratrice, sur un ton posé, y va sans détour. Pendant quelques années, elle laisse le milieu journalistique, le temps que ses enfants atteignent l’âge scolaire. Réintégrer le marché du travail s’avère un cauchemar. Elle décide donc de s’organiser seule. Elle se met en quête d’un sujet; découvre cette affaire de meurtre hors de l’ordinaire; effectue toute la recherche nécessaire; réussit à convaincre des commanditaires d’investir dans son projet et produit son tout premier balado comme elle l’entend.

Pour parler de ce drame, la narratrice use de délicatesse. Avec respect, elle a établi des contacts avec la coupable, sa famille, et même celle de Gary. Toutes ces personnes ont connu l’enfer, ont vu leur existence chavirer. Leur difficile histoire, elle l’offre en six épisodes de vingt-cinq minutes. Des chapitres. Comme dans un roman à suspens, mais avec de vrais êtres humains mis en scène.

[…] Chaque fois qu’on l’interroge, Nadine Paquette répète qu’elle ne se souvient de rien. Elle se dit incapable d’expliquer ce qui a bien pu provoquer la mort de celui qu’elle désigne comme étant l’homme de sa vie. Nadine a l’impression que cet instant précis n’a jamais existé. D’autres moments de cette journée, de leur relation en général, elle en parle sans gêne, avec candeur même. Devant les faits, elle n’essaie pas non plus de nier l’évidence. Ce ne peut être qu’elle, l’assassin de Gary Madaire.

Faut-il accepter qu’un bête et malheureux accident soit survenu? Ou alors, Nadine Paquette a-t-elle eu un élan de furie, une sorte de sursaut de folie passagère? À ce jour, les éléments de preuve ne conduisent à aucune conclusion satisfaisante. En l’absence de témoins, les experts font face à une impasse, car pour une rare fois, le soir du meurtre, les amoureux notoires se trouvent seuls dans leur maison, située en retrait du petit village de North Porcupine. Chose certaine, ni l’un ni l’autre n’est dans un état normal. Nadine et son conjoint ont bu, beaucoup, bien plus qu’à l’habitude. […]

Cette affaire se déroule dans un coin reculé, juste avant le Grand Nord, là où les forêts tiennent les villages éloignés les uns des autres. Estelle connaît l’endroit. Il se situe à environ 200 kilomètres de chez elle. Les ressemblances géographiques et économiques des deux régions font en sorte que la frontière entre l’Abitibi et le nord-est de l’Ontario ne sépare plus vraiment les francophones des anglophones.

Petit à petit, l’ex-journaliste procède au dévoilement des événements et des faits. Par moment, elle se questionne, montrant à son auditoire qu’elle aussi essaie de comprendre et qu’elle aussi entretient un certain doute quant à la prétendue perte de mémoire de l’accusée.

Les informations défilent avec une réserve mesurée. Chaque détail s’infiltre, s’organise dans l’esprit d’Estelle. Les écouteurs stéréo jouent un rôle qui l’impressionne. L’isolement presque complet qu’ils créent autour d’elle lui fait croire à une espèce d’intimité exclusive. Estelle est intriguée à souhait, en compagnie d’une professionnelle qu’elle admire de plus en plus.

Un élément du récit contribue grandement à capter l’attention de la nouvelle auditrice, et ce, pour une excellente raison. Le prénom de l’accusée est le même que celui de sa fille. La première fois qu’elle l’entend, ses jambes cessent net de bouger. En vitesse, Estelle attrape sa tablette électronique déposée juste devant elle, appuie sur pause, ouvre une seconde fenêtre et effectue une recherche. Le moteur le plus populaire ne tarde pas à trouver un article de journal accompagné d’une photo. Le couple a réellement joui d’une étrange célébrité à en croire les multiples manchettes publiées. L’image de cette Nadine-là n’a, bien sûr, rien à voir avec la sienne, la chair de sa chair. Deux femmes on ne peut plus différentes. Sa Nadine à elle rayonne la mi-vingtaine pleine d’espoir et d’énergie. La vignette sous le cliché, cependant, ravive aussitôt son malaise.

La courte description indique que Nadine Paquette et elle ont un autre point en commun. L’âge. Par contre, avec ses cheveux gris, Estelle paraît avoir cinq ans de plus. Les coïncidences s’accumulent, mais Estelle refuse d’accorder trop d’importance à ce genre de ressemblances qui n’en sont pas vraiment. Tout comme la criminelle, elle entame la cinquantaine. Et puis? Et des Nadine, on peut en répertorier des centaines juste en recensant celles qui habitent la région. D’ailleurs, sa fille, pour donner une touche supplémentaire à son style, signe Nadi. Tout le monde, même sa mère, ne l’appelle plus autrement. Non. Le seul message qu’elle accepte de prendre en considération, c’est qu’il est grand temps de prendre rendez-vous avec sa coiffeuse.

Après avoir relu l’article au complet une dernière fois, Estelle, songeuse, examine la photo encore quelques secondes, au cas où des indices cachés surgiraient. Mais elle n’observe rien de plus que ces lovebirds, des adultes matures aux cheveux châtains naturels. Tous les deux sourient, détendus, appuyés l’un contre l’autre. C’est vrai qu’ils font penser à un couple d’inséparables. L’envie de se remettre en mouvement la ramène sur terre. Estelle s’assure de garder ces nouvelles infos en signet et rajuste son casque d’écoute.

*

Sa première baladodiffusion à vie continue de l’habiter, la suit jusqu’à son gros fauteuil à bascule. Estelle a enfilé les épisodes d’un trait. Plutôt que de ressentir les effets positifs de sa dépense d’énergie, la quinquagénaire se sent vidée, alourdie comme si une force pesait sur ses épaules et tentait de l’écraser. En fait, la conclusion la laisse sur sa faim, un peu troublée à l’idée que Nadine Paquette n’a peut-être pas tout révélé. Sans mauvaise intention. Inconsciemment.

Tout en se balançant mollement, une citation qu’elle a lue récemment lui revient. Le meurtre est un secret étalé dans le temps. Cette phrase se met à tourner en boucle dans sa tête.

Estelle cesse de se bercer. Elle est loin d’être déçue. La relation étroite que l’ex-journaliste a réussi à établir et à maintenir avec l’accusée franco-ontarienne l’impressionne. Mais, justice a-t-elle été rendue? Cette femme a tué un homme. Est-elle parvenue à déjouer tout le monde? Pour quelle raison, alors?

Un peu courbaturée, Estelle s’extirpe de son siège, moelleux et ferme à la fois, et se dirige vers la chambre de Nadi qu’elle a fini par transformer en espace de travail. Elle n’en a pas l’habitude, mais elle ferme la porte derrière elle. Il est temps de mettre de l’ordre dans toutes ses réflexions qui se relancent entre elles. Quelque chose l’obsède, comme une drôle de sensation. Impossible pour elle d’en rester là. Elle a besoin que tout cela aboutisse à une explication logique.

Le moyen que l’accusée a utilisé pour passer à l’acte, une arme à feu déjà dans la maison, ne laisse aucun doute. Quant au moment précis du meurtre, il s’apparente bizarrement à une opportunité saisie. Ne manque que la raison pour laquelle une personne rieuse et joviale comme Nadine Paquette a désiré mettre fin aux jours de son partenaire de vie de plus d’une décennie. Avant de réentendre toute cette histoire, Estelle se rend à l’armoire. Aux grands maux, les grands remèdes. Elle sort un sac de croustilles d’un des paniers de rangement alignés sur la tablette du haut étiqueté: Réserve de secours.

[…] Les policiers inculpent Nadine Paquette de meurtre au premier degré quelques instants à peine après la découverte du corps de Gary Madaire. Nadine réagit rapidement et de façon surprenante en engageant un avocat très réputé pour la représenter. Ce dernier a déjà plaidé et gagné de nombreuses causes impliquant des personnalités connues. Cette fois, sa tâche consiste à éviter le pire à sa nouvelle cliente dont le témoignage risque fort de lui nuire. L’accusée reste la seule gardienne d’un élément central dans cette affaire: les circonstances de l’assassinat lui-même. Ces minutes cruciales, elle persiste à répéter qu’elles se sont effacées de sa mémoire.

Pendant presque deux heures ce soir-là, on l’interroge sur les raisons qui l’auraient poussée à commettre un geste aussi grave que de décharger un de leurs fusils en direction de la tête de son conjoint. Est-ce que Gary avait accumulé des dettes importantes? Voulait-elle collecter son assurance vie? L’avait-il trompée avec une autre femme, un homme? Était-il amateur de matériel pornographique infantile? Nadine demeure résolument stoïque, sourde aux suppositions avancées, aveugle à l’inspecteur de police en face d’elle. Elle donne l’impression d’avoir l’esprit ailleurs. Puis, elle finit par murmurer une phrase: C’est pas un meurtre, c’est un accident. Elle reprend en boucle ces seules paroles que les forces de l’ordre parviennent à lui soutirer.

Dix-huit bières ont été consommées. Personne ne juge pertinent de prélever un test sanguin. Les éléments en main s’insèrent logiquement dans la séquence des événements. On menotte Nadine Paquette puis on l’emmène au poste. Les policiers restés sur les lieux du crime constatent que les autres armes à feu sont rangées en toute sécurité. Le lendemain, à la suite de rencontres effectuées auprès des voisins ainsi que de l’entourage du couple, l’équipe chargée de l’enquête ne s’étonne pas d’apprendre que Gary et Nadine ont la réputation d’être des buveurs fonctionnels.

Sa mise en détention commence par un séjour à l’hôpital. Nadine demeure plongée dans un état de confusion mentale inquiétant. Elle dort presque continuellement, refuse de manger. En quelques semaines, elle maigrit d’une centaine de livres. Elle dit vouloir mourir afin de rejoindre Gary. Mais, du même souffle, la meurtrière présumée n’envisagerait jamais de se suicider. Elle ajoute que la vie est un bien trop précieux.

Lors de l’audience préliminaire, Nadine Paquette fait face à une accusation de meurtre intentionnel. La procureure de la Couronne estime pouvoir le prouver hors de tout doute. Son prestigieux avocat, au contraire, compte sur l’absence de préméditation en se basant sur le fait que personne ne sait ce qui s’est réellement passé chez le couple ce soir-là. Il mentionne qu’à sa défense c’est l’accusée elle-même qui a fait appel au 911. Pour en avoir entendu et analysé un certain nombre au cours de sa carrière, cette communication téléphonique ne peut relever d’une mise en scène. À son avis, les cris et l’affliction de Nadine Paquette sont poignants de vérité. L’écoute se tient à huis clos en présence du juge et des parties concernées. On peine à percevoir des murmures tout juste audibles. Le désarroi de l’accusée transparaît dans le constat de la situation dans laquelle elle se trouve. Elle est horrifiée. Qu’est-ce que j’ai fait? What have I done? What have I done?

De son côté, la Couronne affirme que Nadine Paquette a ingurgité une quantité importante d’alcool dans le but de se donner le courage nécessaire pour exécuter son conjoint Gary Madaire. Elle présente les observations notées dans le rapport des policiers concernant le comportement de l’accusée visiblement en état d’ébriété avancée. La défense s’oppose aussitôt puisqu’il n’existe aucune preuve pour appuyer cette hypothèse. Les médicaments contre l’hypertension de sa cliente, jumelés à une absorption normale de boisson comme de la bière ou du vin, auraient pu faire croire à une intoxication exagérée.

Cet argument de départ, la Couronne le savait plutôt faible en l’absence du fameux test sanguin qui aurait dû être réalisé malgré les apparences. Quant à l’avocat de Nadine Paquette, il se doute bien que son opposante garde sa meilleure carte pour la suite des préliminaires: l’utilisation d’un fusil de chasse appartenant au couple.

La dextérité de Nadine Paquette dans le port d’armes à feu est vite établie. Elle et Gary s’entraînaient régulièrement. Avec des amis, tous les automnes, ils réussissaient à abattre leur quota de gros gibiers, le plus souvent grâce à la précision et à la rapidité de réaction de Nadine. Les témoignages ainsi que des preuves photographiques portent un grand coup. Nadine Paquette est reconnue comme étant une tireuse aguerrie. Les mots sharp shooter résonnent dans la salle d’audience.

La Couronne poursuit sur sa lancée. Elle soumet le rapport du coroner. Ses conclusions indiquent clairement que Gary Madaire a reçu la décharge derrière la tête, à l’endroit exact permettant d’assurer une mise à mort instantanée. Elle profite de l’effet produit et appelle ensuite à la barre un second expert.

Ce dernier atteste que l’arme du crime possède une caractéristique distincte. Contrairement aux fusils de chasse plus conventionnels, celui-ci dispose d’un système de cran d’arrêt qui, il le déclare avec certitude, rend impossible le fait de tirer par accident. Une nouvelle expression est employée et se retrouve dans la tête et sur les lèvres de l’assistance majoritairement anglophone: safety catch.

L’avocat de la défense accueille avec soulagement l’ajournement de la séance. L’affaire prend un tournant important en défaveur de sa cliente. Mais, il n’est pas encore temps de baisser les bras, car quelque chose le tracasse. Il décide de réentendre l’enregistrement de ce deuxième spécialiste. La prétendue infaillibilité d’une arme à feu, mais surtout, que cet expert soit prêt à jurer qu’une telle chose peut être possible, le rend sceptique. Il se procure le manuel du fabricant. Que celui-ci soit volumineux ne l’empêche nullement d’en faire la lecture lui-même, de la première jusqu’à la dernière ligne. Sa démarche a des airs de coup d’épée dans l’eau. Et pourtant, il découvre ce qu’il cherchait sans le savoir.

Le paragraphe où il est question de ce dispositif, dit de sécurité, le fait sourire de satisfaction. En toutes lettres, même s’il s’agit de très petits caractères, il y est écrit qu’il n’est pas à toute épreuve. Le fabricant se dégage de toute responsabilité en cas de défaillance du mécanisme ou d’omission de la part de l’utilisateur d’une mesure de précaution supplémentaire.

L’avocat de Nadine Paquette convoque deux compétiteurs spécialisés dans ce domaine de la vente afin qu’ils viennent attester qu’aucun manufacturier d’armes ne s’engagerait à fournir une telle garantie. La Défense démolit donc l’argument de la Couronne et insiste même, par principe, pour que leur expert-témoin revienne à la barre. Ce dernier n’a d’autre choix que de reconnaître la possibilité que le coup de feu ait été tiré accidentellement. Cet aveu, ajouté à la bande sonore de l’appel au 911, confirme qu’il existe un doute raisonnable quant à l’intention de Nadine Paquette d’avoir voulu commettre le meurtre de son amoureux.

À ce propos, Nadine, inquiète, s’informe auprès de l’ex-journaliste pour savoir si elle est allée jusqu’à écouter elle-même son appel à l’aide à la centrale d’urgence. Lorsqu’elle apprend que ce genre d’autorisation n’est habituellement pas accordée, elle ne cache pas son soulagement. Le visage de celle qui vient d’être acquittée en dit long.

Éviter la tenue d’un procès officiel représente une fausse victoire pour Nadine. L’audience préliminaire l’a épuisée physiquement et moralement. Plus que jamais, elle ressent de la honte face à sa fille ainsi qu’à ses parents. Et ses cris déchirants enregistrés pour toujours, des lamentations où elle reconnaît à peine le son de sa voix, elle souhaite que jamais ceux qu’elles aiment n’aient à les entendre. […]

Installée à sa table de travail, à gauche du clavier de l’ordinateur, Estelle saisit un crayon et quelques feuilles. Elle griffonne. En fin de compte, Nadine Paquette écope de sept ans de prison pour le meurtre accidentel de Gary Madaire. Avant la déclaration de ce verdict final, elle a quand même été détenue pendant deux ans. Chapeau à l’ex-journaliste-narratrice! Pour produire ce podcast, elle s’est lancée à fond. Toutes ces années, elle les a investies dans ce seul dossier judiciaire.

Après s’être imposé ce travail de moine, Estelle est bien d’accord. La narratrice-productrice a amplement remporté le droit de poser la question qui tue. L’expression à la mode prend tout son sens dans les circonstances. En toute honnêteté, Estelle aurait été désappointée sinon. Cette fois-là, l’ex-journaliste n’a rapporté les paroles de personne. L’extrait, bien qu’audio, frappe l’imaginaire. Nadine est toujours emprisonnée. Cette visite a lieu à un an de la fin de sa peine.

[…] À présent, peux-tu me dire si quelque chose comme un doute t’habite? Est-ce que, l’espace d’une fraction de seconde, tu as pu désirer d’en finir avec Gary, de te débarrasser de lui une bonne fois pour toutes? […]

La réponse, le ton employé pour l’émettre, provoque, rien qu’à y repenser, la course d’un frisson sibérien à la grandeur de la colonne vertébrale d’Estelle. Sans hésiter, Nadine Paquette riposte et crache un non d’une voix forte et catégorique. On peut sentir que l’instant d’après, elle essaie de se rattraper. À tout le moins, elle retient l’envie de contre-attaquer. La douce Nadine habituelle, d’un calme frôlant l’innocence, corrige le tir.

[…] C’était un accident. On s’aimait. On avait du respect l’un pour l’autre. C’était rien qu’un accident. Notre vie ensemble était remplie d’amour. […]

Comment ne pas éprouver de la méfiance envers cette Nadine à l’humeur imprévisible? Sa façon de retrouver une apparence empreinte de candeur, presque de pitié, passe automatiquement par ses déclarations amoureuses. À une ou deux versions près, on dirait la répétition inlassable d’un mantra. Mais quelque chose d’autre cloche.

La plupart du temps, ses phrases restent inachevées comme pour entretenir une certaine confusion. S’agit-il d’une stratégie pour garder le contrôle durant les entrevues? Estelle est sur le point d’y croire pour vrai. Cette femme pourrait bien être une meurtrière qui, en plus, excelle dans l’art de la manipulation.

Perceptions. Impressions. Que des suppositions! Estelle perd-elle de vue qu’au beau milieu de sa vie, Nadine Paquette se voit privée de sa liberté? Ce n’est pas rien. Des années plus tard, lorsqu’on la transfère de la prison à la maison de transition, elle ne la récupère pas pour autant. Ses sorties autorisées auprès de sa fille et de son petit-fils, elle n’en profite que dans la contrainte de conditions strictes à respecter. À l’intérieur du pénitencier, elle s’était déjà repliée sur elle-même dans un silence persistant. Emprisonnée deux fois plutôt qu’une. Au bout du compte, la condamnation de Nadine Paquette s’avère être ni plus ni moins que l’isolement à perpétuité.

À force de se gratter le dessus du crâne, Estelle commence drôlement à ressembler à un épouvantail. Celle qu’on ne peut pas encore appeler une ex-détenue n’a jamais offert d’excuses à la famille de sa victime. Est-elle bouleversée du tort qu’elle leur cause, de la vie de ces gens qu’elle a brisée? Estelle imagine que ce genre de considération ne doit pas peser bien lourd dans la balance quand on décide qu’on va tuer quelqu’un. Une impression tenace persiste. La coupable du meurtre non prémédité de Gary Madaire a peut-être tout de même choisi précisément un moyen qu’elle sait qu’elle maîtrise pour, éventuellement, se sortir de l’impasse dans laquelle elle se trouve.

L’instant qu’elle affirme avoir oublié, en réalité, dure plusieurs minutes. Nadine Paquette a le temps d’aller chercher une arme au sous-sol. Ses mouvements se suivent sans interruption. Elle remonte, ne change pas d’idée en cours de route, vise sa cible puis abat cet homme, d’un seul coup à la tête. Pas n’importe lequel. Celui qu’elle dit aimer plus que tout avec qui elle a partagé treize années.

Estelle s’aperçoit qu’elle commence à s’emporter sérieusement. L’aboutissement de cette enquête judiciaire lui fait penser à un passage au confessionnal, comme quand elle était petite. Un moment désagréable à endurer avant de recevoir l’absolution. Par magie, un être divin se charge d’effacer le tableau des péchés avoués et le tour est joué.

Sa liberté, l’accusée franco-ontarienne l’a-t-elle réellement perdue uniquement à la suite de cette affaire? La main d’Estelle en tremble. Elle prend conscience de ce que cette phrase signifie. Tout de suite après, elle lance le crayon au bout de la table pour le récupérer aussitôt. Elle est en train de mettre le doigt sur une façon toute nouvelle de voir les choses. En fin de compte, tout ce branle-bas de procédures légales n’a aucune importance.

Le meurtre est un secret étalé dans le temps. Bien sûr. Le scénario qu’elle envisage se développe, la convainc. Pour une raison qu’elle s’obstine à nier, Nadine aurait pu se sentir piégée, coincée, et ce, durant une assez longue partie de sa vie avec Gary. Elle cède aux pressions sociales et se tait. Elle rentre dans sa coquille, sauve les apparences année après année. Un soir, l’occasion de tout changer pour repartir à zéro se présente. Nadine reconnaît là son unique porte de sortie et commet l’acte que bien des sociétés dans le monde condamnent. Et, dans ce contexte, Estelle voit une logique pour enfin y comprendre quelque chose.

[…] Le passage d’un événement violent laisse des marques. Une douleur muette élit domicile et on n’y peut rien. On croit que toutes ces blessures hypothéqueront notre avenir, quoi que l’on fasse. Pourquoi alors, l’humain, en général, ne lâche-t-il pas prise? Pourquoi entretenir l’espoir de reprendre le cours normal de notre vie? Parce que je ne suis pas seule, répond doucement Nadine Paquette.

Sa peine purgée, elle quitte la prison. Elle bénéficie maintenant de courtes sorties de la maison de transition où elle a été transférée. Deux ou trois fois par semaine, la nuit, elle a la permission d’occuper un emploi. Nadine Paquette fait le ménage dans un studio d’entraînement sportif. Elle évite de se plaindre même si ce travail est très dur physiquement. Pour le moment, gagner un peu d’argent l’aide à couvrir ses dépenses personnelles. Elle s’achète même une auto usagée.

Ses visites, elles les accordent presque exclusivement à son petit-fils et à sa fille Vanessa. Ils ont enfin retrouvé une vie familiale dans laquelle ils se sentent bien tous les trois. Pourtant, deux ans plus tôt, cette même grand-mère n’a pas hésité à couper les ponts. Vanessa n’avait pas voulu mal faire en refusant d’amener son petit Maxim à la prison. Ce n’est pas un endroit convenable pour un enfant, avait-elle tenté de lui expliquer. Sa fille ne croyait pas déclencher la colère de Nadine. Quelques jours plus tard, Vanessa recevait une lettre.

Un ultimatum, en fait. À l’avenir, si elle la privait de prendre son petit-fils dans ses bras, de jouir de ces instants précieux, sa propre mère n’aurait aucune difficulté à se passer d’elle aussi. Point final. Ainsi, les deux femmes avaient cessé de se rencontrer, et même de se parler au téléphone.

Nul doute, Nadine a changé depuis cette dispute. Elle est devenue calme et démontre plus de gentillesse qu’auparavant. Elle prétend avoir vécu une sorte d’épiphanie peu de temps avant sa sortie de prison. Elle aurait réalisé sa chance d’avoir une famille encore près d’elle.

Elle jure avoir fait une croix sur sa vie passée. Celle où elle se perdait volontiers dans l’alcool et les heures supplémentaires au travail. Celle où elle ne voyait aucun problème à meubler chaque week-end de rencontres familiales ou d’activités avec leurs nombreux amis. Cette vie-là, elle la partageait avec son amoureux. Gary n’est plus le partenaire qu’elle avait à ses côtés, sa principale source de joie. Gary n’est plus son conjoint si affectueux. Gary n’est plus.

À présent, l’ex-détenue semble sincèrement éprouvée par le vide qu’il laisse. Sept ans plus vieille et amaigrie, elle affirme appréhender l’avenir sous un angle différent. Nadine dit avoir besoin de ceux qui ne l’ont pas abandonnée.

Jour après jour, Nadine Paquette, replongée dans le monde réel, s’efforce d’oublier. Mais, elle a conscience qu’en réalité, le scénario n’est pas le même pour les autres. Que pensent-ils tous d’elle, de l’accident, de ce qu’elle a fait sans le vouloir? Elle déteste exposer sa vulnérabilité dans les lieux publics où des regards donnent l’impression de scruter ses moindres mouvements. Nadine ose à peine les croiser, car ils la paralysent.

Leur silence aussi pèse mille tonnes. À leurs yeux, Nadine n’est plus une personne agréable, celle qui aimait faire la fête. Dans la petite ville et les alentours, Nadine Paquette est devenue l’horrible tueuse qui a abattu son amoureux de plus d’une décennie, le sympathique Gary Madaire, l’homme qui ne méritait pas ce destin sordide.

Nadine et son agente de probation fixent des objectifs à courts et moyens termes. Les atteindre avec régularité et de manière exemplaire représente une étape importante: la possibilité d’obtenir des sorties sans supervision. La Franco-ontarienne peut enfin aspirer à un rythme de vie plus naturel que celui d’une prison.

Ainsi, Maxim vient remettre de la joie dans son existence. S’occuper de lui transforme ses journées. Elle se rend chez sa fille ou le reçoit à la maison de transition. Les deux femmes s’entendent très bien maintenant, peut-être même mieux qu’avant, Vanessa ayant choisi de ne plus se poser de questions et de croire en l’innocence de sa mère.

Entre Maxim et Nadine, une espèce de paix ordinaire les unit, les comble, à un point tel que les événements hors du commun qu’ils ont vécus leur sont devenus presque étrangers. Dans le but de préserver ce retour au calme autant que pour protéger le petit, les explications qu’on lui a fournies ont été réduites au maximum. Un accident de chasse a été fatal pour grand-papa Gary et grand-maman Nadine a ressenti tellement de peine qu’elle en est devenue très malade.

Son petit-fils représente une ancre à laquelle Nadine s’accroche. Avec lui, seul le présent compte et c’est très bien ainsi. Son univers d’enfant, rempli de préoccupations toutes simples, lui convient parfaitement. Elle retrouve enfin quelque chose qui ressemble à une vie privée.

Lors de cette énième entrevue, réalisée cette fois à la maison de transition, Nadine Paquette affirme qu’elle se sent bien dans sa nouvelle solitude. Sa posture a changé. C’est remarquable. Les traits de son visage ne reflètent presque plus le grand vide dans l’âme qu’on pouvait y lire. Les contacts avec sa famille proche lui suffisent. Nadine ajoute que dans le fond, elle n’a jamais eu besoin de plus.

Une réelle métamorphose s’est opérée. La célèbre reine de la fête de North Porcupine semble morte et enterrée pour de bon, autant pour la population de cette municipalité qu’en son for intérieur. […]

La neige a cessé de tomber. Le ciel va se dégager au fur et à mesure que la noirceur s’installera. Ce soir, lorsqu’elle fermera les rideaux avant de se mettre au lit, Estelle trouvera superbes, tous ces points blancs, les étoiles sur fond d’encre. Elle constatera leur parfait agencement avec la couverture au sol, repérera la constellation de la Grande Ourse. Mais pour le moment, toujours assise devant son ordinateur, elle n’a qu’une envie, celle de réentendre cet épisode, l’avant-dernier si elle ne se trompe pas. C’est celui qui, à son sens, contient plusieurs indices importants.

Lors de la première écoute, elle se rappelle avoir pensé que, somme toute, pour avoir commis un vrai meurtre, Nadine Paquette s’en sortait à bon compte. Sa vie reprend son cours beaucoup plus facilement qu’elle l’aurait imaginé. Cette fois, elle craint pour Vanessa et le petit Maxim, peut-être pas pour leur sécurité physique, mais Estelle a bien peur que ce bonheur familial retrouvé repose sur un mensonge, un gros, monté pièce par pièce.

Plus elle y songe, plus elle sait que son hypothèse tient la route. Nadine Paquette pourrait très bien être un dangereux assassin. Pourquoi éliminer Gary Madaire n’aurait-il pas été son objectif dès le départ, depuis Dieu sait quand? Au milieu d’une quelconque campagne, on considère comme quasiment banale l’annonce d’un accident, un autre malheureusement, causé par une arme à feu. Aux informations à la télé, on aime s’offusquer du fait que ce genre de fait divers survient année après année. Dans son appartement, où l’on ne perçoit que le seul bruit du ventilateur de l’ordinateur, Estelle, fébrile, reprend son crayon. Sur une page vierge, elle inscrit les mots suivants: colère et froideur.

De tels soupçons accusateurs la rendent mal à l’aise, mais elle sent qu’elle peut avoir raison. Tous les éléments dont elle dispose collent à son interprétation des effroyables événements perpétrés de l’autre côté de la frontière, à pas plus de deux heures de route de chez elle. Un besoin viscéral de briser le cercle vicieux qu’était devenue sa vie pour reprendre son destin en main, est-ce quelque chose du genre qui aurait pu guider les actions de Nadine? Sinon, elle aurait passé une soirée merveilleuse à boire bière après bière avec Gary, aurait décidé de descendre au sous-sol à un moment donné, aurait pris un fusil, l’aurait chargé, serait remontée et aurait pressé la gâchette sans raison. Voyons donc! Ça ne tient pas debout! Par contre, avoir gardé sous silence un mal-être pendant ce qui lui a paru une éternité, qui n’aurait cessé de grandir et qu’elle avait appris à engourdir en s’enivrant, cette supposition-là est déjà plus crédible.

Alors, quel peut bien être son secret, celui qui l’a menée jusqu’aux confins obscurs d’une souffrance intolérable? Nadine Paquette en possède un de taille et il n’a peut-être pas complètement disparu. Estelle est certaine que c’est ce qu’elle entend dans sa voix, dans ses phrases ternes. Est-elle sur le point de mettre au jour l’affaire Madaire — Paquette? La mine de son crayon s’use à vue d’œil à force de retracer chacune des lettres: c-o-l-è-r-e.

La justice n’a pu prouver l’intention claire et nette d’avoir voulu assassiner la victime, Gary Madaire, le conjoint de l’accusée. Estelle réalise à quel point, à la fin de l’audience, Nadine Paquette s’en tire sur un détail technique. En vérité, l’avocate de la Couronne est obligée de concéder la victoire à la Défense. La très faible probabilité que l’arme ait pu se déclencher par accident existe. Soit. Mais un fait confirmé par le coroner demeure. Nadine a bel et bien mis en joue celui qu’elle prétend être l’homme de sa vie. Même en état d’ébriété, Estelle ne peut pas croire qu’on puisse se préparer à infliger ce genre de châtiment comme ça, par hasard.

Son vague à l’âme du matin la rattrape, gonflé d’amertume. Les signes qu’elle se transforme en petite vieille lui puent au nez. Elle déteste ces mèches grises qui se permettent de violer sa chevelure, jadis, d’un beau blond cendré. En plus, une sale tempête l’a forcée à utiliser cette satanée bicyclette à mobilité nulle.

D’un coup, Estelle est debout, agrippée au dossier du fauteuil. Elle s’oblige à inspirer profondément. Une douleur pointe dans sa poitrine. Elle la connaît. C’est celle qui l’avertit qu’elle a encore passé plusieurs minutes sans respirer. Après un instant en apnée, contrôlée cette fois, son calme retrouvé, Estelle expire longuement. Un désir fou de téléphoner à sa fille lui prend, mais Estelle le réprime aussitôt. À la place, elle s’apprête à écouter encore une fois ce balado qui la hante, vraiment.

Juste avant, par contre, elle s’adresse des reproches. Comment a-t-elle pu confondre solitude et isolement? La vie de lovebird de Nadine Paquette, reine de party imbattable durant treize ans, ne lui ressemble pas autant qu’on l’avait cru. Passer le reste de ses jours, seule, est la dernière chose qu’elle semblait souhaiter. Pour cette raison, elle s’impose un rôle qui répond aux désirs de cet amant, apparu dans son existence, comme la bouée de sauvetage à laquelle elle n’avait qu’à s’accrocher. Malheureusement, dès qu’elle fait ce choix, Nadine pénètre à l’intérieur de sa première prison, l’isolement.

Le personnage qu’elle incarne finit par lui convenir. En fait, elle ne s’arrête pas à se poser la question. Nadine ne perçoit peut-être pas que, petit à petit, il prend la forme d’un piège solide. À l’insu de tous, les mâchoires fictives se resserrent. Elle étouffe.

Lorsqu’elle a mal, elle endure. Pour y parvenir, elle s’oublie et s’anesthésie. Comme bien des partenaires de vie qui craignent de tout perdre, elle garde espoir que la situation s’améliore un jour.

De toute évidence, Nadine Paquette possède une qualité: la patience. Durant les procédures judiciaires, on a rappelé ses talents de grande chasseuse. Plusieurs ont mis en lumière son instinct naturel exceptionnel. Attendre longtemps que le bon moment se présente, du haut du mirador ou dans les buissons, ne lui faisait pas peur. Les idées d’Estelle s’emballent.

Le matériel nécessaire pour réaliser son plan était peut-être prêt, au sous-sol, depuis des mois. Avant d’être écrasée à mort par son secret qui l’oppresse de plus en plus, elle s’organise. À la maison, elle a tout ce dont elle aurait besoin pour simuler un bête accident. Elle aurait dû attendre la chance de passer à l’action de manière plus subtile. Mais, elle se retrouve dans une situation d’urgence. Ils sont enfin seuls, elle et Gary. Impossible de résister. C’est fou comme la suite des événements, dans la tête d’Estelle, s’enchaîne à la perfection. Nadine Paquette, femme en détresse, Franco vivant quelque part dans un coin reculé de l’est de l’Ontario, s’est occupée elle-même de sa remise en liberté.

[…] Un an et demi après avoir purgé sa peine pour le meurtre accidentel de son compagnon de vie Gary Madaire, Nadine n’a pas retouché à l’alcool, continue sa psychothérapie et s’est trouvé un emploi. Elle s’est réconciliée avec les membres de sa famille immédiate. Quant à ces anciennes relations, ses collègues ainsi que tous les camarades qu’elle et Gary avaient en commun, elle ne ressent aucun besoin de les rétablir. La bonne volonté dont elle fait preuve dans ses efforts de réhabilitation satisfait les professionnels qui la suivent, même s’ils remarquent qu’elle ne s’en tient qu’aux exigences requises pour bénéficier de sa libération conditionnelle.

Dans le cours normal de ses journées, ses actions sont semblables à celles d’une personne ordinaire, sans ambition particulière. Elle se fond dans le décor autant qu’elle le peut. À tel point qu’il est impossible, pour un inconnu, de deviner ce par quoi elle est passée ces dernières années et encore moins les regrets qui habitent ses pensées la plupart du temps.

A-t-elle réussi à se pardonner? Elle affirme qu’elle ne le pourra jamais. Pourquoi persister à se faire du mal? À quoi lui sert de porter ce blâme puisqu’on lui a accordé l’absolution? La thérapeute pose des questions, indique le chemin à emprunter dans le travail d’introspection de sa patiente.

Nadine, elle, prétend ne voir qu’une issue à ce problème: sa propre mort. Sa conviction d’enfin savoir pourquoi ce qui est arrivé est arrivé, seule la fin de sa vie le lui apportera. La réponse qu’elle souhaite obtenir un jour lui sera révélée dans l’au-delà. Nadine déclare aussi sans détour que, de son vivant, elle ne parviendra jamais à se souvenir du geste horrible qu’elle a commis.

Elle dit comprendre la colère des Madaire. Ces gens aimaient Gary eux aussi. À présent, ils ne la voient que comme la profiteuse qui l’a séduit et qui a fini par l’assassiner. Pour eux, justice n’a pas été rendue, tant s’en faut! Une ordonnance de la cour interdit à celle qu’ils renient de s’approcher d’eux, et même de se retirer au cimetière où Gary est enterré.

Du tac au tac, Nadine Paquette change d’attitude et cesse de se montrer indulgente. C’est cruel de vouloir m’enlever un des rares droits qu’il me reste. Je ne veux pas qu’on m’empêche de me remémorer les beaux moments que j’ai vécus auprès de l’homme de ma vie. Ce bonheur-là, c’est à moi qu’il appartient. À personne d’autre. L’étrange témoignage, mais surtout le fait qu’il soit chargé d’une réelle amertume, a de quoi surprendre. L’ex-détenue s’aventure sur un terrain jamais exploré auparavant.

Nadine Paquette se radoucit et raconte les visites, toujours agréables, que Gary lui fait dans ses rêves. Elle ne se lasse pas de répéter à quel point il était une personne merveilleuse. Elle s’ennuie ouvertement de son amoureux, se languit de leur duo qui faisait des envieux: Nadine et Gary, les lovebirds de North Porcupine. Une question importante reste donc en suspens.

Si un moyen infaillible lui était offert, disons un remède miracle, l’avalerait-elle afin qu’elle retrouve la mémoire une bonne fois pour toutes, étant donné sa ferme certitude que Gary n’a jamais cessé de l’aimer?

N’importe quelle femme passionnée, comme Nadine prétend l’être, aurait accepté sans hésitation. Mais pas elle. En une fraction de seconde, Nadine Paquette met de côté ses fantasmes et se reconnecte à l’instant présent. Que l’on revienne sur l’amnésie qui l’afflige ne lui procure aucun plaisir. Elle prend pourtant très peu de temps à fournir une réponse. Cette maladie a effacé le pire moment de toute mon existence!

Quiconque entretenant un doute quant à sa sincérité serait tenté de soupçonner que les phrases qu’elle ajoute ont probablement été apprises par cœur. Chaque mot paraît avoir été choisi avec soin. Et si cette pilule me volait tous mes souvenirs, ceux auxquels je peux m’accrocher pour survivre? Je ne veux pas perdre ce qui me reste de l’homme de ma vie. Elle continue, redit que Gary lui a pardonné. Sinon, il ne lui apparaîtrait pas presque chaque nuit toujours heureux et bienveillant. Il ne fait jamais partie de ses cauchemars.

Est-ce que ses rêves représentent sa manière d’accepter le geste qu’elle a osé poser et les conséquences qui en découlent? Non, répond-elle encore une fois. Elle jure que Gary et Nadine se comprenaient. Leur couple était parfait. Leur connivence n’a pas changé, point final. Ils étaient best friends. Sans prévenir, pour mettre un terme à cette longue discussion qui l’épuise, Nadine sort une coupure de journal qu’elle garde rangée dans une chemise.

Le document était déjà sur la table au début de la conversation, semblait sans importance. L’article rapporte le meurtre de Gary. Nadine l’exhibe avec fierté. Noir sur blanc, on peut lire les informations qu’a recueillies le rédacteur. Il se conclut avec un commentaire personnel. L’accident n’a pas de sens. Cet homme et cette femme s’aimaient. On les appelait les lovebirds, un couple exceptionnel, merveilleux, si beau à voir. On peut juger sévèrement le flagrant manque de professionnalisme journalistique, mais c’est sans importance. Nadine tient désespérément à ce texte. Il a été publié, lu par des centaines de gens. Pour toujours, cette description de leur couple marquera les esprits et les dépeindra de la plus belle manière qui soit. […]

Les incessantes répétitions à propos de l’homme de sa vie commencent sérieusement à l’agacer. Le plus merveilleux des êtres que la planète ait porté est mort, le pauvre. Il a été assassiné par celle qui l’encense, rien de moins. Mais, elle continue de prétendre que Gary l’aimait, que leur entité nageait dans le pur bonheur: Gary et Nadine, Nadine et Gary. Estelle remarque tout à coup que ses déclarations, elle les fait uniquement à la troisième personne: il pour Gary ou ils en parlant de leur couple.

Voilà ce qui sonne faux depuis le début! Sa façon d’exprimer ses sentiments envers Gary n’est jamais personnelle. Habituellement, nos élans de passion, on les affirme au je, comme dans J’adore mon amant ou Je ne pourrais vivre sans lui. Est-ce que Nadine Paquette louvoie de la sorte parce qu’en réalité elle se sent carrément incapable de faire autrement? Se pourrait-il qu’elle l’ait tué pour l’unique raison qu’elle n’arrivait pas à lui rendre la pareille, cette affection gratuite, sincère et profonde dont elle parle si souvent? Le meurtre est un secret étalé dans le temps. Le geste de mise à mort comporte une immense part d’humanité. Of course! lui lancerait Nadi qui comprend toujours tout avant tout le monde. L’auditrice novice en matière de baladodiffusion, elle, a pédalé pendant des heures dans le vide. Contre toute attente, Estelle a abouti dans des sentiers qu’elle n’aurait jamais pensé emprunter un jour.

[…] En définitive, la plupart des êtres humains, impliqués d’une manière ou d’une autre dans une affaire aussi tragique, sont convaincus de détenir leur propre vérité. C’est elle et elle seule, au milieu du chaos qu’est devenue leur vie, qui donne un semblant de sens à ce qui n’en aura jamais. […]

La conclusion du balado n’a rien d’une fin hollywoodienne. Par habitude, à force de subir l’influence de ces voisins du sud, Estelle espérait un dénouement plus dramatique ou mieux, un revirement sensationnel. Mais en y repensant, elle comprend que la productrice ait plutôt décidé de garder les pieds sur terre.

Accepter qu’il puisse exister une suprématie patriotique ou un quelconque super héros vengeur ne sert à rien. Le meurtre demeure un acte barbare. Des conséquences graves en découlent. Elles concernent de vraies personnes, incluant celle qui en est la cause. Nadine Paquette faisait partie d’un couple comparable à bien d’autres. Puis, un bon soir, elle exécute froidement son conjoint. Alors, c’est l’évidence même. Plus d’une vie est détruite par ce qu’elle a fait. Pour toutes ces victimes collatérales, il n’y a pas d’explosions spectaculaires pour les débarrasser de la méchante, pas de chars d’assaut pour venir à leur rescousse, pas d’apparition magique d’un sauveur valeureux.

Avec les pieds, Estelle repousse sa chaise. Elle ne se lève pas pour autant. Elle soupire. Un mal intérieur peut naître, croître et se déchaîner. Une force capable d’ignorer tout sens logique, toute peur. Il y a une raison à tout.

À présent, Estelle est d’avis que Nadine Paquette a probablement tué dans un unique but de survie. Mettre fin à la douleur destructrice, quitte à porter l’étiquette d’ignoble assassin à perpétuité. Vivre avec cette nouvelle identité devient alors un moindre mal.

Dix-neuf heures passées. Dans la cuisine, Estelle fait comme chaque fois qu’elle a l’estomac à l’envers et se contentera d’une soupe aux pois Habitant.

Pendant que quelques cuillerées déposées dans un bol tournent en rond au micro-ondes, Estelle se promet de sortir de la maison dès le lendemain. Elle a déjà hâte de s’emplir les poumons de la fraîcheur du matin. Puisqu’elle y pense, elle se dépêche d’aller replacer la toile protectrice sur son vélo stationnaire.

Après avoir lavé la vaisselle, Estelle saisit sa tablette électronique sur le comptoir et se dirige vers son fauteuil à bascule. Elle regarde, d’un air coupable, la pile de bouquins sur la table d’appoint. Seulement pour ce soir, promis.