À la dérive

L’été à mon chalet m’avait semblé trop court. Encore une fois. L’automne allait s’installer dans trois jours. J’avais l’impression de ne pas en avoir profité à plein. Pourtant, j’aurais pu célébrer mon quinzième anniversaire d’heureuse propriétaire d’une résidence secondaire. J’ai toujours ressenti une belle fierté d’avoir fait une acquisition comme celle-là à trente et un ans. Seule. J’aime cet endroit merveilleusement boisé, bien isolé. L’eau potable coule en abondance à la source tout près. Aucun poteau électrique ne vient gâcher le paysage.

Dès que le mois d’avril s’était pointé, je m’étais promis calme, détente, soleil, plage, feux de camp. La totale. Bien non. À la place, j’ai passé le plus clair de mon temps à faire du ménage, à réorganiser mon espace, mes meubles, la vaisselle dans les armoires… J’ai agité les kilos en trop que je n’avais pas su perdre avant l’arrivée de la belle saison. J’ai eu trop chaud. J’ai sué. Et j’ai transpiré encore plus parce que je m’en voulais de ne pouvoir m’en empêcher. C’est toujours trop tard que je pense à enfiler mon maillot de bain. Pourtant, je le sais, la baignade rafraîchissante, beau temps mauvais temps, représente ma récompense ultime. Me changer d’abord simplifierait tout. Avant de m’énerver. De m’impatienter. Manège sordide.

Septembre est arrivé. Pour moi, une année particulière s’amorçait et rien ne pouvait être comme d’habitude. Rien ne devait se passer de la même manière. Tout devait changer. Enfin, pas absolument tout. Mais pas mal de choses, en tout cas. Mon congé sabbatique avait déjà trois semaines dans le corps. C’était clair. Je n’avais plus le droit de perdre une seule minute de ce temps plus précieux que d’ordinaire. Il me semblait que certaines personnes envieuses ne se gêneraient pas pour me faire des reproches. À commencer par moi-même. Évidemment. C’est si facile de se faire des remontrances. J’avais appris très tôt dans ma vie à m’adresser mes propres semonces. Longtemps, j’avais cru qu’ainsi j’en sortais gagnante: je damais le pion aux autres.

Dans mon entourage, très peu de gens me demandaient les raisons de mon arrêt volontaire. À leurs yeux, je parle des collègues de travail surtout, c’était catégorique. «T’es donc chanceuse!» Ils, mais il serait plus juste de spécifier qu’il s’agissait de mes consœurs, ne se gênaient pas pour lancer ces mots assassins. Une courte phrase simple, inoffensive en apparence, qu’on ne pouvait se retenir de me cracher au visage dès qu’on me croisait quelque part en ville. Rouyn-Noranda, c’est loin d’être Montréal! Pas vraiment moyen de passer incognito. Alors, puisque des explications auraient été vaines, j’avais eu l’idée d’opter moi aussi pour une petite phrase-clé porteuse de sens. Et pourquoi m’en serais-je privée? Je n’hésitais donc plus. Ma réponse était maintenant toute prête. Sa chance, on se la fait. Autrement, il faudrait attendre patiemment qu’elle tombe du ciel, la chance? Trop risqué. Non.

Plus j’y pensais et plus j’étais certaine que tout un chacun savait.

Intrinsèquement. Tous ne pouvaient faire autrement qu’avoir une bonne idée des raisons de mon retrait que j’avais voulu préventif. En toute conscience ou non. À présent, je vois que plusieurs préfèrent demeurer pris au piège invisible, mais bien réel. À l’époque, je ne comprenais pas ces personnes qui poussent l’ironie jusqu’à y trouver une espèce de confort. Celles-là s’immunisent, lovées dans un mutisme des sens, dans le seul but de se rendre à la retraite dorée sans trop de heurts. Quitte à taire les injustices. Prêtes à bâillonner les principes qui leur avaient été très chers, jadis. À l’approche de la cinquantaine, ma tête saisit davantage les enjeux financiers qui servent si souvent d’excuse à cette façon de survivre à la vie. D’un autre côté, mon cœur n’accepte tout simplement pas cette couardise socialement reconnue. Alors, il vient un moment où une douleur en surpasse une autre…

*

Au hasard d’une promenade sur mon petit lac, le huard, maître incontesté de cette étendue d’eau, m’a rappelée à l’ordre. En rigolant, même. Il me voyait en train de noter mes observations et mes pensées instantanées dans mon petit cahier à un dollar. Bien appuyée sur la grosse bosse en plein milieu de mon engin à pédales. Normalement, il flotte à merveille, pourvu qu’on soit deux à l’occuper. Il faut dire que mon bolide fait partie de la catégorie des poids très légers, à la mesure de son coût d’achat. Mais tout amateur-pédaleur sur flotteurs vous dira combien un Pélican en fibre de verre qui se respecte n’est pas donné! Pour ma sécurité, je dois respecter la fameuse loi de l’équilibre invariablement incontournable.

Comme chaque fois, je m’étais donc assise sur une vieille veste de sauvetage placée dans le creux, au milieu, espace sûrement réservé à une autre utilité, mais qui, heureusement, marque le centre de l’embarcation. Cette position me permettait d’atteindre la pédale le plus près du centre de chacun des côtés. Ainsi, je pouvais manœuvrer de façon autonome, mais, du même coup, cela me plaçait tout juste derrière le bâton de commande. À chaque balade, cette posture me rappelle combien je suis heureuse de mesurer cinq pieds et trois pouces, pas un de moins! La féminité en prend pour son rhume, mais bon, dans les circonstances…

Mon expérience d’estivante m’avait aussi appris autre chose. La vraie paix à mon petit chalet, camouflé au travers des bouleaux, des sapins et des épinettes, se vivait le plus intensément sur le lac. J’ai toujours adoré m’y baigner même si son eau de source demeure presque constamment glaciale. Cependant, rien n’a jamais pu battre quelques heures à pédaler au rythme de l’humeur: couper quelques vagues agitées ou, au contraire, glisser sur la face d’un miroir parfait.

Sur l’eau, il n’y a jamais de ménage à faire. Tout est à sa place, immuable. En plus, il n’y fait jamais trop chaud. Mon lac, c’est une oasis entourée de monts très garnis par toute une panoplie d’essences d’arbres. Ils donnent la surprenante impression que c’est eux qui se déplacent lorsque je passe tout doucement, et pas moi. J’ai la sensation d’être bien cachée et à l’abri de tout.

Après quelques bonnes minutes d’effort physique, seule présence humaine sur les flots, je me suis arrêtée. J’ai pu ainsi me rincer les oreilles. J’ai écouté, plus attentivement qu’à l’accoutumée, les mélopées des huards. Sûrement mâle, femelle et juvénile. Sur mon lac, ils n’ont toujours été que trois. À l’autre bout, ils discutaient en jodlant puissamment. Des minutes remplies de sons hors du commun. Le soleil, lui, était à se reposer derrière un petit nuage perdu dans l’étendue d’un bleu majestueux. Puis, Galarneau est réapparu. La famille huard s’est tue. Plus besoin d’incantations. Ce silence délicieusement imparfait m’a permis d’entendre le bruissement des feuilles, encore fermement ancrées à leur géniteur. J’en ai profité. La chaleur clairvoyante ne me laissait d’autre choix que celui de m’abandonner à ses douceurs.

Que la forêt qui m’entourait était dense! Pour mon grand bonheur, on ne l’exploitait plus depuis au moins cinquante ans. On m’avait déjà raconté que, à l’époque, il y avait eu une scierie qui produisait des planches de cèdre, ou plutôt de thuya, tout au bout du lac près de la minuscule chute maintenant asséchée grâce au travail acharné des castors. D’ailleurs, la preuve est toujours présente dans les tréfonds de cette magnifique eau limpide. Dans les parties moins creuses, on les voit, ces centaines de planches qui y finissent leurs jours sereinement, pêle-mêle. Elles gisent couvertes d’une jolie mousse verdâtre. Et si elles avaient plutôt espéré survivre à ce rejet? Si, au fond, elles avaient préféré faire partie de celles qui se tiennent encore solidement, à l’air libre, côte à côte, fraîchement peintes, habillant joliment une maison de campagne?

En relevant à nouveau la tête, j’ai laissé mon regard s’attarder sur les collines. J’ai essayé d’imaginer l’usine, ses bruits, les cris de ses travailleurs. Illusion éphémère. Vite remplacée. Mes yeux se sont ouverts sur les éblouissantes couleurs automnales encore timides, mais bel et bien arrivées.

Une petite brise s’est levée. Elle a tenté de m’étourdir. Me voilà, pointant vers l’est. Nulle halte. Voici le sud. Oups! De retour à l’est. Et pourquoi pas? Rien n’a jamais obligé qui que ce soit à tourner platement en rond. Rien. L’effet de surprise m’a tiré un sourire franc. J’avais à peine entrevu le versant ouest que j’étais ramenée à l’est, mais en passant par le nord cette fois. Bêtement, je laissais libre cours à mes pensées qui se disaient que la vie d’une girouette, même si elle pouvait sembler interminable, ne devait pas être si banale après tout.

Plus adroitement que je ne l’aurais imaginé, j’ai réussi à m’asseoir en indien toujours derrière la grosse poignée. Curieusement, cette souplesse de l’enfance m’est toujours restée. C’était amusant de regarder les petites pédales presque carrées tourner toutes seules avec la prétention de savoir exactement par où aller. Petites sottes! Il faut éviter cette berge jonchée de grosses roches sous-marines recouvertes d’à peine un centimètre d’eau. Ah! Je vois. C’est pour m’approcher encore plus près de l’un des maîtres… Il dodelinait du corps, à peine, ne faisant semblant de rien. Très lentement, tout geste brusque retenu, ma prudence légendaire m’a obligée à reprendre le contrôle pour demeurer à distance de l’écueil. Le bel oiseau semblait satisfait de mon geste, qu’il a peut-être interprété comme une certaine marque de respect: maintenir une distance raisonnable entre nous deux.

Lentement, comme si le temps cessait d’exister, quelque chose de profond en moi m’a remuée. Ma conscience? Je n’ai pas été capable de la retenir. Elle s’est réveillée et m’a forcée à admettre à voix haute la bonne idée qui m’avait prise de venir ainsi alléger le poids qui me pesait depuis trop longtemps. Je n’avais jamais autant réalisé à quel point cet endroit me situait dans mon élément. Tout autour de moi me le confirmait par l’accueil et le respect qu’on m’accordait sans tambour ni trompette, gratuitement, sans rien demander en retour.

Flic flac! Flic flac! Ce clapotement régulier, que produisaient les pales de la roue à aubes de mon bateau à vapeur sans vapeur, me parlait lui aussi. Il m’a forcée à m’écouter avec attention, ne m’a laissé d’autre choix que de remettre de l’ordre dans ma tête. J’ai fermé les yeux. Bien centrée sur mon embarcation qui, elle, se situait pas mal au centre du lac, j’ai été ballottée, valsée, désorientée. Doucement étourdie, engourdie, ralentie, apaisée, rassurée. La paix. La sainte paix!

Les frissons sur le lac d’eau noire brillaient comme si leur mission était de rendre ce moment ensoleillé encore plus étincelant. On aurait dit qu’ils se mettaient à plusieurs pour me dire: «Tu as bien trop enduré ton mal d’être. Aujourd’hui, jouis de l’instant présent sans pudeur!»

Le huard a acquiescé. Je me suis tournée de son côté. Il était encore là. Je sentais qu’il avait compris combien j’avais besoin de sa présence apaisante, de son chant incomparable. J’avais, aussi, besoin de l’admirer sur l’eau pour contempler son air princier, sa façon de sécher ses ailes ou de les déployer sans prendre son envol. Juste pour balayer l’air. Pour s’imposer, en fait. Rappeler à tous les sujets de son royaume qu’il était toujours bien vivant. Chez lui. Ses incursions pour nager sous l’eau me fascinaient. Cet oiseau aquatique exceptionnel ne ressortait jamais à l’endroit pointé par sa tête au moment de sa pénétration dans le remous, tout en douceur.

Il était avec moi. Pleinement. Il n’y avait rien d’autre à comprendre. Il provoquait mon attente, mon espoir de le revoir émerger. Je retenais mon souffle. Plus rien ne comptait. Pendant de courts instants, je lui en voulais de se dérober à mon regard durant toutes ces interminables secondes. Mais lui s’amusait de mon innocente gravité.

Il est ressorti. Je l’ai vu là, à droite. Il exhibait un air enfantin. «Je t’ai bien eue! On recommence?» La distance diminuait entre lui et moi. Au sens propre comme au figuré. Il a lancé encore une fois son cri inimitable. La profondeur de cet appel, comme une douleur saignante, m’a atteinte droit au cœur et s’est frayé un chemin jusqu’à mon âme. Impossible de l’intercepter, de la retenir, une plainte longue s’est échappée par ma bouche. L’oiseau est demeuré stoïque, imperturbable. On aurait dit qu’il savait l’imminence de ce moment. Que j’allais, pour ainsi dire, éclater. Mes pleurs ne l’ont pas effrayé. Il m’a accompagnée silencieusement. Un ami n’aurait pas fait mieux.

J’étais incapable de raisonner ce qui se passait. Tout ce que je savais, c’était que je devais attendre. Mes souffrances et mes peurs étaient présentes, toutes rassemblées. Suspendue sur l’eau, repliée sur moi-même, j’ai cru qu’ainsi, j’allais les priver d’air pour qu’elles étouffent pour de bon.

De puissantes plaintes aiguës projetées du bout du lac ont résonné sur les collines et ont rempli l’espace. Ce signal, de toute évidence, était pour moi. Pour moi seule. Le temps était venu de regagner le rivage. Je n’avais aucune idée de l’heure qu’il pouvait être. Il faisait sombre, mais les gros cumulus rassemblés dans le ciel y étaient peut-être pour quelque chose. J’avais un peu froid.

De légers frissons m’accompagnaient au moment d’accoster et de mettre le pied à l’eau. Un peu surprise de la trouver presque chaude, j’ai pris plaisir à y passer quelques minutes de plus, marchant sur le bord. C’était agréable de soulever mes pieds l’un après l’autre en prenant soin de permettre à mes orteils d’effleurer la surface pour y dessiner de fragiles ondes. Enfin, le temps est venu où j’ai dû hisser mon pédalo sur le sable. Je l’ai glissé délicatement sur un seul de ses flotteurs.

Ma veste de survie, que je n’ai endossée qu’une fois hors de mon embarcation, m’a fait du bien et a calmé mes frémissements. J’ai récupéré cahier et crayon. Mes sandales m’ont attendue tout ce temps sur la berge. Je les ai chaussées sans prendre la peine de me sécher. Tout d’un coup, j’avais vraiment hâte de rentrer à l’intérieur et d’allumer une bonne attisée. J’ai lancé un dernier coup d’œil derrière moi pour saluer le lac et mon compagnon ailé. Même hors de ma vue, je le savais encore bien présent.

Pendant que mes jambes me ramenaient au chalet, mon irremplaçable refuge, je concoctais mentalement le repas du soir que je dégusterais à l’abri des moustiques dans la véranda, face au soleil couchant.

J’avais faim. Je salivais à l’avance, un concassé de tomates avec beaucoup de ciboulette, mais sans ail. Je l’apprêterais dans mon unique bol de faïence anglaise, un peu fêlé, mais si joli. Au mélange parfumé de poivre et de basilic, j’y ajouterais sur le dessus, en équilibre sur le rebord, une généreuse tranche de bon pain. Deux ou trois bouchées d’emmenthal feraient office de protéines. Une coupe de vin rouge en accompagnement? Pourquoi pas.

Votre avis sur “À la dérive”

  1. Cette histoire nous force à vivre dans le moment présent, à lire, sans but, sans objectif, en suivant le cours de la réflexion du personnage. On comprend véritablement le titre après la lecture.

    Inspiré de faits vécus et reconnus par tes proches, peut-être certains lecteurs resteront sur leur faim de ne pas savoir le pourquoi de l’année sabbatique, seul mystère implanté et irrésolu.

  2. Wow! Comme tu écris bien! C’est tellement beau, je m’y serais cru avec toi!
    Va falloir que j’aille te voir cet été, dans ton p’tit coin de paradis!
    Je t’aime -xx-

  3. En lisant le texte je me disais qu’il y avait quelque chose de familier dans ce récit. Je n’ai pas eu de misère à retrouver la version que nous avions reçue en 2008. Bravo pour cet ouvrage. Tu peux maintenant parler d’année sabatique permanente. Ça se fête! Bravo aux concepteurs et codeurs de ce magnifique site. En passant il faudrait demander à ton compagnon de vie s’il pense la même chose que toi des huards… Ciao!

    1. Contente que les années n’aient pas effacé ton souvenir de ce premier écrit!
      Toute l’équipe reçoit tes bons mots avec fierté. Merci!
      Quant aux huards, chose certaine, ils savent offrir des expériences humaines uniques, inspirant le plus grand respect!

  4. Lucie, Lucie, Lucie,
    J’ai adoré ton récit et savouré chaque mot!!!
    C’était beau, touchant, simple, authentique…
    Quelles descriptions justes et généreuses! Quelle introspection débordante de vérité et de sincérité!
    Tu écris bien Lucie, très bien. J’ai pris tellement de plaisir à te lire. J’étais trop déçue, quand je suis arrivée à la fin du texte. Je te suivrai pendant des pages et des pages et des pages… Bravo !!!

    1. Merci beaucoup Marie-Christine!
      Je souhaite que mon prochain texte, une petite nouvelle littéraire, te plaira tout autant.
      À bientôt.